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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 14:20

Une chronique de Frédérique Bréhaut

 

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Valentine Goby signeson roman le plus lumineux. Photo David.


"Une attente crevée de minuscules répits". La vie d’une femme professeur et de son mari, agronome spécialisé dans les oignons, s’est arrêtée un jour de mai 1982 à Roissy. Ils venaient chercher leur fille de 22 ans à son retour d’un voyage au Groenland. Or Sarah n’est jamais apparue parmi les passagers.

 

Ni ce jour-là, ni les suivants. Une absence inexplicable, un silence total, plus compact qu’un mur sur lequel se fracassent les espoirs. Lisa la cadette est elle aussi happée par ce trou, quand l’attente prolongée jusqu’à l’irrationnel dévore la famille.

 

L’âme et le temps

 

Or 28 ans plus tard Lisa, devenue écrivain, décide de partir sur les traces de sa soeur, de retrouver dans les paysages horizontaux de l’outre cercle polaire, la forme du corps de Sarah à l’image de ces creux indécis laissés dans les matelas après le départ du dormeur. Elle veut partager les mêmes sensations sur un traîneau emporté par une meute, voir les aplats infinis de la banquise, croquer des chairs de poissons crus, manger, boire à la même coupe.

 

Sarah, jeune femme en quête d’absolu, avait choisi de pourchasser la perfection dans les blancheurs polaires. Tant d’années après, Lisa veut se confronter elle aussi au Grand Nord. Valentine Goby tourne autour des thèmes qui lui sont chers, le corps et l’absence. Elle dessine à la perfection les minuscules exaltations des bonheurs furtifs comme les tourments si puissants qu’ils amenuisent les silhouettes.

 

Dans la description de flétans obscènes comme des toiles de Schiele et de joies organiques, le corps parle autant que l’esprit du vide et d’un monde sur le déclin. Car la planète change. Au Groenland soumis à la débâcle précoce né du réchauffement, les pêcheurs dépriment et se suicident. Là-bas, le même mot, sila, désigne le temps qu’il fait et l’âme. On ne saurait mieux lier l’influence de l’un sur l’autre.

 

« Banquises » offre des pages d’une force hallucinante sur un monde somptueux saisit au bord du naufrage. Sur l’effacement et ses contours, Valentine Goby signe son plus beau roman. Le plus lumineux aussi, malgré la nuit polaire.


 « Banquises » de Valentine Goby. Albin Michel. 247 pages. 18 €.

 

Malgré la nuit polaire, Valentine Goby signe son roman le plus lumineux. Photo David

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Published by Frédérique Bréhaut - dans Critique littéraire
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