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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 17:12

Vous reprenez les lectures publiques des « Souvenirs d'un gratteur de têtes ». Une envie de monter sur scène?

 

A vrai dire l'idée vient de Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre du Rond-Point des Champs-Elysées. Lors d’un déjeuner, il m’a lancé « Et si tu montais sur scène ? » En guise d’argument, il a avancé qu’il aimait la façon dont à Apostrophes, je lisais parfois les extraits des livres de mes invités.

J’avoue que son tutoiement m’a davantage surpris que sa proposition ! Après le succès des trois soirées au Rond-Point (lire la critique), un « tourneur » a pris le spectacle sous son aile et je joue environ trois fois par mois. Pas davantage car je suis très occupé.

 

L’expérience vous plaît ?

 

C’est le contraire de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. À la télévision je parlais devant deux millions de personnes que je ne voyais pas. Sur scène, je me tiens devant 200 ou 300 spectateurs que je vois, que j’entends, dont je perçois la chaleureuse présence. Il n’y a plus de filtre et c’est un vrai plaisir.

La France découvre sur le tard l’exercice de la lecture par les écrivains. En Allemagne, le principe existe depuis longtemps. Mon ami Jorge Semprun le pratiquait beaucoup.

 

D’où vient le « Gratteur de têtes » ?

 

C’est un souvenir de ma jeunesse lyonnaise, lorsqu’à la fête foraine il y avait le type du train fantôme qui surgissait de l’obscurité pour gratter la tête des passagers et les effrayer. Jeune homme timide, cette attraction me permettait de rassurer la fille invitée à monter dans le train.

Plus tard, journaliste, j’aimais cette image du gratteur de têtes pour stimuler les gens et les inciter à lire. Quant au spectacle, c’est un puzzle de textes tirés de plusieurs de mes livres ; « Le métier de lire », « Le Dictionnaire amoureux du vin », « Oui, mais quelle est la question ? ». J’aurais refusé de lire les écrits d’un autre, car je ne suis pas comédien et j'aurais eu l'impression de prendre une place qui n'est pas la mienne. 

Ma lecture mêle histoires autobiographiques, rencontres avec des écrivains tels Nabokov, Duras, Yourcenar, Simenon…Et aussi quelques tweets, sans oublier les mots que j’aime, les choses amusantes. Les spectateurs sortent très heureux.

 

Que pense le juré de l’Académie Goncourt de la rentrée littéraire ?

 

J’ai beaucoup lu cet été. Cette rentrée est un bon millésime, avec de la qualité et de la densité, mais il n’y a pas un titre qui s’impose comme ce fut le cas pour Michel Houellebecq ou Jonathan Littell. Parmi certains très bons livres, il faudra en choisir un en novembre. Notre première sélection d’une quinzaine de titres sera annoncée le 6 septembre.

 

L'histoire tient une place importante dans les ouvrages qui paraissent en cette rentrée. Qu'en concluez-vous?

 

Le roman historique est un peu une spécialité française. Cela pose une bonne question sur le rôle du Prix Goncourt. Peut-il couronner un roman historique ou doit-il défendre un livre qui nous parle d'aujourd'hui ? Le débat est ouvert. Je pense que moins on comprend le monde dans lequel on vit, plus on a besoin de littérature.

Le succès de Houellebecq vient de là.  Il a cette capacité à traduire les bizarreries du temps. Regardez l'irruption des écrivains latino-américains dans les années 1970 ; ils racontaient l'effervescence de leurs pays. Les périodes difficiles stimulent la création.

 

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut.


20560-130612192142737-2 0 Photo : Denis Lambert / Le Maine Libre


(article publié initialement sur le blog Le Maine Livres le 21 août 2013)


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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:00

A l'occasion de la parution de son nouveau livre, "Les Pays"

chez Buchet-Chastel, interview de Marie-Hélène Lafon

par Frédérique Bréhaut. Vous pouvez retrouver la chronique

du roman sur le site littéraire du Maine libre.

 

images.jpgQuand Claire choisit de quitter son Cantal, perçoit-elle ce qui l’attend à Paris?

Marie-Hélène Lafon: Son départ est une nécessité économique. Elle n’a pas le choix. Elle sait que le modèle dans lequel ses parents ont vécu est terminé et qu’il y aura une grande distance avec le monde dans lequel elle entre. Mais pour trouver sa place, elle doit s’arracher au pays natal.


Elle a 20 ans à Paris mais sans la légèreté

Parce que tout la ramène aux origines. Son pays est son premier rapport au monde, un legs inscrit en elle. Alors à Paris, elle ne se disperse pas car elle n’a pas le choix, elle n’a pas le droit d’échouer. Elle n’a aucune aptitude au divertissement, elle manque complètement de légèreté. Parce qu’elle n’en a pas les moyens et parce qu’elle ne possède pas les codes. Sa culture est différente.


Qu’est ce qui façonne cette jeune étudiante brillante, mais trop sérieuse?

Je crois que c’est la peur. Elle a un rapport angoissé au monde loin de sa terre et de ses habitudes. C’est aussi ce qui lui donne sa force, sa détermination. Elle mène une vie d’ascèse, mais il peut y avoir une jouissance dans l’ascèse.


Le choix d’études de lettres classiques est aussi révélateur

Un choix sévère, mais qui lui correspond. Venant d’un milieu rural où il n’y a pas de culture, elle pense qu’elle doit commencer son apprentissage par le début. Or le début, c’est le latin. Elle est méthodique. Elle veut progresser pas à pas. C’est presque obsessionnel. C’est pour cela aussi qu’elle a peu d’amis. Elle défriche tout le temps.


Plus elle devient Parisienne et plus se creuse le fossé avec son père.

C’est dans le regard de son père lorsqu’il vient la voir à Paris qu’elle mesure la distance entre eux, le fossé qui les sépare même si les liens ne sont pas coupés. Je ne fais qu’observer ce que j’ai souvent vu dans des familles, lorsque les enfants réussissent au loin dans un monde différent, impressionnant. C’est aussi un des points qui me rapproche des lecteurs. Ils s’identifient beaucoup car la vie professionnelle exige souvent un arrachement avec le pays natal. Claire avance entre deux centres de gravité, Paris et le Cantal. Ce balancement est vital.


Votre style est admirable. Comment travaillez-vous?

Beaucoup! Je laisse mûrir longtemps jusqu’à obtenir une étreinte avec la phrase. Chez moi, la phrase est en résidence surveillée! Et puis je lis aussi beaucoup à voix haute. Cette étape est essentielle.

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 11:30

Le 7 novembre, les éditions «J'ai Lu» publieront en poche les «Friandises littéraires» de Joseph Vebret. L'occasion de (re)découvrir ces miscellanées, fruits d'une collection virant parfois à la «compulsion». Un ouvrage curieux et séduisant qui offre «une vision de la littérature par le petit bout de la lorgnette».

 

Propos recueillis par Olivier Quelier.

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Rédiger des miscellanées, c’est de la compilation ou de la collection ?


Disons que c’est de la compulsion ! Plus sérieusement, dès lors que j’ai décidé de ne me consacrer qu’à l’écriture, je me suis rendu compte, lorsque je faisais des recherches, que j’avais des lacunes. Notamment parce que, pendant plusieurs années, j’ai eu d’autres activités que la littérature. J’ai donc acheté des essais sur la littérature, des dictionnaires, des encyclopédies. Puis je me suis passionné pour la vie des écrivains, pour leurs journaux intimes, pour leur correspondance. J’ai donc accumulé une grosse documentation sur tous ces domaines.


Et à un moment, je me suis aperçu que l’on s’arrête à des détails, on compile des trucs qui ne servent strictement à rien. Par exemple la marque de la voiture à bord de laquelle Roger Nimier a trouvé la mort. Ou on tombe sur une étude publiée en Allemagne par un chercheur un peu fou qui a compté le nombre de mots dans « A la Recherche du temps perdu » de Proust.


Je me suis dit que ce serait rigolo d’en faire un bouquin. En suivant un peu la manière de Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française ». Mais dans mon cas, les « Friandises » sont davantage un « abstract », une vision de la littérature par le petit bout de la lorgnette.


Ce qui est amusant, c’est qu’on en vient à se poser des questions : pourquoi y avait-il à l’époque beaucoup d’écrivains qui mouraient de la syphilis ? Ce qui est absurde : la syphilis était très répandue, simplement on parlait davantage des écrivains. Idem pour les ravages de l’absinthe.

 

On trouve absolument de tout dans votre ouvrage. Comment en vient-on à lister, par exemple, les mots supprimés de la huitième édition du dictionnaire de l’Académie française (1935) ?


De fil en aiguille, on découvre des éléments parfois tirés par les cheveux, mais toujours véridiques. J’ai remarqué des détails complètement fous. Par exemple, prenez l’écrivain Pierre Benoit : tous ses livres comptent exactement le même nombre de pages. Autre point : tous les prénoms de ses héroïnes commencent par la lettre A.

 

Ces prénoms, vous les avez listés vous-même ?


Non, dans ce cas, ils avaient déjà été répertoriés. En revanche, à partir de là, je suis allé chercher les noms de jeune fille des mères d’écrivain pour en faire la liste. Il faut être assez vicieux pour ça, je le reconnais…


Et je me suis aussi intéressé aux seconds rôles de la littérature, comme la servante de Proust. Il s’agit de gens qui n’ont pas eux-mêmes écrit mais qui, par leur présence, ont façonné la littérature. Cela constituera une nouvelle entrée pour une éventuelle réédition des « Friandises ».

 

Tous les faits, les détails que vous présentez dans votre ouvrage ne sont pas aussi anodins qu’il y parait…


Bien sûr. Ils racontent la littérature. On parle du Nouveau Roman. Mais se souvient-on des écrivains qui ont participé aux débuts de ce mouvement ? Pareil pour les Hussards. Qui étaient-ils ? En fait, ce livre offre des réponses à des questions que l’on ne se pose pas…En piochant dans ces pages, on a une autre vision de la littérature. J’ai en tête l’histoire de cet écrivain fou qui a tué sa femme une nuit, à 4h du matin, en jouant à Guillaume Tell !

 

N’avez-vous pas l’impression que ce genre de travail n’est plus possible avec la vie littéraire actuelle ?


En effet, oui. Quand j’ai dressé la liste des écrivains morts dans des accidents de voiture, j’ai constaté que ces véhicules étaient soient des Mercedes, soit des Aston Martin. Donc de deux choses l’une : ou les écrivains avaient plus d’argent à l’époque qu’aujourd’hui, ou ils roulaient plus vite…


Les deux derniers auteurs morts dans des accidents de circulation ont été Roland Barthes et Louis Nucera. Le cas de Jean-Edern Hallier est plus trouble… Apparemment il aurait fait un malaise juste avant, mais certains éléments demeurent étranges.


En tout cas, les écrivains sont moins facétieux de nos jours. Ils subissent une forme de fonctionnarisation, de banalisation. Je pense qu’ils sont à la fois plus sérieux, et surtout moins mis en avant. Le but de ces « Friandises », c’était aussi ça : rendre compte de la vie littéraire d’une époque.

 

Pour en savoir plus : www.vebret.com

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 20:49

Gilles Paris signe un roman tendre, à hauteur d’enfant, sur un thème délaissé par la littérature, la dépression.

 

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut.


  Gilles Paris 2 - copyright Jean-Philippe Baltel

Photo : Jean-Philippe Baltel.


« Au pays des kangourous » reçoit un bel accueil malgré la gravité du sujet. Comment expliquez-vous ce succès ?

 

« La dépression est à la fois un sujet anxiogène et tabou. Pourtant, nous sommes le pays où l’on consomme le plus d’antidépresseurs. En donnant le premier rôle à Simon, un enfant de 9 ans qui tente de comprendre ce qui arrive à son père le jour où il le découvre recroquevillé dans le lave-vaisselle, je dédramatise. Simon, avec ses rêves, son langage poétique, aborde le monde qui l’entoure sans porter de jugement. Je suis sorti de ma dernière dépression il y a dix ans. Il fallait ce temps pour que mon livre ne soit pas un témoignage… ni une thérapie. »

 

L’humour, très présent, atténue les mauvaises ondes autour de Simon…

 

« Il faut être léger pour parler de sujets profonds. Je me suis inspiré de ma grand-mère paternelle pour le personnage de Lola -la grand-mère de Simon- avec ses copines, ses séances de spiritisme et ses fiancés ! Elle menait une vie très libre ! Dans l’univers de Simon, privé de sa mère partie « au pays des kangourous » et de son père hospitalisé, Lola est pimpante, lumineuse. J’aime les livres qui font réfléchir, sans être à thèse pour autant »

 

A travers le personnage de Lily, vous abordez aussi le thème de  l’autisme…

 

« Lily est une fée malade. Il fallait un autre enfant dans l’histoire pour dire la vérité à Simon. Elle a cette forme d’intelligence aiguë, un univers poétique qui s’harmonise à celui de Simon. Elle est à la fois irréelle et très crédible. Lily est l’ange-gardien de Simon. Leurs poésies se répondent. Depuis que ce roman est paru, je reçois des témoignages très beaux au sujet de l’autisme ou de la dépression. Certains avouent mieux comprendre leurs proches concernés. Beaucoup de gens fragiles ne résistent pas à une dépression. Je prouve qu’on peut surmonter cette épreuve ».

 

« Au pays des kangourous », de Gilles Paris. Don Quichotte éditions.252 pages. 18€.

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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 15:15

NDLR : Le texte qui suit a été rédigé par Adrien Lablanche, étudiant UFA à l’Institut pratique de Journalisme de Paris, dans le cadre d’une session consacrée à l’interview longue. Il a rencontré, il y a quelques mois, le romancier Patrice Pluyette. « book.emissaire » publie aujourd’hui cette interview (actualisée) pour marquer la sortie du nouveau livre de Patrice Pluyette, « Un été sur le magnifique », aux éditions du Seuil.

 

Choisi pour séjourner à la villa Médicis, à Rome, pendant un an, il compte déjà deux prix littéraires dans sa besace d'écrivain. Son cinquième ouvrage, "La traversée du Mozambique par temps calme" (Seuil), figurait dans la sélection du Goncourt 2008 et vient de paraître en poche (Points Seuil). A seulement 33 ans, Patrice Pluyette enchaîne les succès.

 

Nous le rencontrons trois jours avant son départ pour l'Italie. Cheveux ébouriffés, et tout de noir vêtu, c'est à la terrasse d'un café de la Trinité-sur-mer (Morbihan), près de chez lui, que le jeune auteur donne rendez-vous. Face à l'océan, il se confie longuement. Avec calme, il évoque son besoin d'écrire, presque viscéral. Un besoin qu'il assouvit durant ses longues phases de repli créatives, où la solitude est sa meilleure amie. Puis très vite, il parle de littérature. Celle qu'il aime, celle qu'il défend... Entretien avec un rêveur à la langue bien pendue.

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Crédits photo : Didier GAILLARD/Opale


Une interview réalisée par Adrien Lablanche.

 

De quoi avez-vous besoin pour commencer à écrire ?

De calme, avant tout. Et de solitude. Je recherche l’isolement. Il faut absolument que je m’installe dans une routine d'écriture. Je mène alors une vie simple, pendant laquelle je ne voyage pas, je ne me déplace pas. Je vis comme un ermite et je suis assez irritable. C’est la première étape. Je réalise un brouillon détaillé et je me confronte aux mots. C'est une phase de repli.

 

Combien de temps cette « phase de repli » dure-t-elle ?

Elle s'étale sur une année. C'est la plus longue.

 

Et puis... ?

La deuxième étape intervient : c’est la phase d’ouverture. Le gros du travail est accompli. Le livre est déjà joué. C’est la dernière ligne droite, je me dois d’être tonique, de donner un dernier coup de collier pour finir mon travail. Ces changements de rythme, qu'on retrouve d'ailleurs dans mes récits, sont nécessaires à la création d’un roman.

 

Votre femme et votre jeune fils vous supportent-ils dans ces moments créatifs ?

Ma femme est géniale car très compréhensive. Elle sait me laisser tranquille quand j'en ai besoin. Mais lorsque je deviens un « sale con », elle n'hésite pas à me le dire. Martin, mon fils de 6 ans, sait le métier que je fais. Dernièrement, il m'a demandé comment on fabriquait un livre. Il pensait que j'écrivais chaque exemplaire de mes romans (rires) ! Il sait que je dois m'isoler. Il respecte ces moments.

 

De quelle humeur êtes-vous lorsque vous écrivez ?

Je me sens bien, en pleine possession de mes moyens. Je n'ai peur de rien quand je suis lancé dans l'écriture. Et quand je suis confronté à une difficulté, j’aime ça. Elle me stimule.

 

Et une fois le roman fini ?

J'ai un sentiment de plénitude absolu. On peut dire que je plane. Mais très vite, c'est le doute qui s’installe. J'ai peur de ne pas être à la hauteur, et je m'interroge sur mon prochain livre.

 

Certains écrivains font lire leurs brouillons. Est-ce votre cas ?

Non. Je ne le fais jamais avant que mes textes ne soient terminés. J’attends que tout soit fini pour les soumettre à mon éditeur et à ma femme qui lit tous mes premiers jets. De toute façon, je suis une tête de mule et je n’en fais qu’à ma tête. Bien sûr, j’écoute les critiques et j’en tiens compte, mais ça reste des corrections de détails.

 

« Je n’écris pas pour les autres »

 

Ecrivez-vous pour vous ou pour vos lecteurs ?

Je n’écris pas pour les autres. Un écrivain écrit avant tout pour soi. Cela dit, il est nécessaire de se mettre dans la peau d’un lecteur universel pour savoir si le manuscrit est bon ou non. Si le livre me surprend et me plaît, je considère qu’il plaira aussi à au moins une autre personne.

 

Dans vos romans, il y a des personnages récurrents, qui sont un peu naïfs. Vous ressemblent-ils ?

Je veux avant tout créer des personnages qui me surprennent. Ils ont forcément un rapport avec moi, que ce soit par mimétisme ou par opposition. Mais c'est vrai que j’aime bien ceux qui sont un peu gauches, enfantins, les Pierre Richard. Comme le narrateur dans Les Béquilles [NDR : son premier roman] ou Hug-Cluq dans La traversée du Mozambique par temps calme. D’autres personnages m’attirent, les mystérieux, les mélancoliques. Je n'ai pas eu l'occasion de vraiment les mettre à l'honneur dans mes productions. Plus tard peut-être.

 

A l'université, votre thèse de littérature portait sur le merveilleux dans l'œuvre de Ionesco. C'est une thématique qu'on retrouve dans la plupart de vos livres. Pourquoi vous obsède-t-elle autant ?

Sûrement parce que j'ai beaucoup d'interrogations à ce sujet. Je suis croyant, je me pose de nombreuses questions sur Dieu et le divin. En fait, je m’intéresse au merveilleux au sens large, le divin étant le stade ultime du merveilleux. C’est l’essence de la littérature.

 

Vous n'appréciez que les œuvres faisant la part belle au merveilleux ?

Non. La preuve : mon roman favori est Bouvard et Pécuchet de Flaubert, où le merveilleux n'est pas immédiatement identifiable. C'est l'histoire d'un antihéros, avec beaucoup d'humour à froid.

 

Vous dites affectionner des écrivains tels que Ionesco, Julien Gracq, Claude Simon ou Flaubert. Si vous ne deviez en choisir qu'un, ce serait lequel ?

L'auteur que je préfère, c'est Maupassant. C’est lui qui m’a fait découvrir et aimer la littérature. Avant mes 18 ans, j'associais la littérature au fait de rester assis. Or, j’adorais bouger. Quand j’ai compris que la lecture n’était pas forcément liée à l’école, je l’ai appréciée. Je suis devenu un boulimique de la lecture, en six ans, j’ai du lire 6 000 livres ! (sic)

 

La littérature doit-elle obéir à des règles pour être de qualité ?

Oui. On ne peut pas décrire, par exemple, un port, sans observer ce qu’ont fait les écrivains précédents. Quitte à s’en inspirer ou s’en détacher. Il y a certains codes dont il faut avoir conscience. Il y a beaucoup de recherches à faire, c’est épuisant. Il me semble inconcevable d’écrire un roman sans savoir ce qui se faisait avant.

 

« L'écriture, quelque chose de très symétrique »

 

Vous imposez-vous d'autres règles ?

Il y a aussi des règles syntaxiques que je veux respecter. Une phrase, c'est : sujet verbe complément. J’y tiens. Je n’aime pas les phrases sans verbe. Le verbe constitue un point d’équilibre dans une phrase. L'écriture, c'est quelque chose de très symétrique. On ne peut pas faire n'importe quoi.

 

On ne peut pas dire que vous teniez le discours d'un écrivain avant-gardiste...

Non. De ce point de vue, on peut même dire que j’ai un côté très académique. Mais cela ne m'empêche pas d'être porté sur la modernité. Mes phrases sont classiques d’un point de vue syntaxique mais elles doivent décaper.

 

A quoi vous sert le fait d'écrire ?

C'est un moyen de continuer mes rêves d’enfant, de prolonger cet univers tranquille et harmonieux. Je recherche la plénitude, l’insouciance. Mais c'est une quête sans doute vaine... Grâce à la littérature, je mets aussi en forme des choses, je retranscris ce que j’ai en tête, mes sentiments. C'est la façon la plus efficace d'y parvenir, la plus complète aussi.

 

Les mots traduisent-ils tous vos sentiments, toutes vos émotions ?

Non... Il  y a des désirs indescriptibles. Des idées qu'il est impossible de coucher sur du papier. Le livre reste « con ». C'est un cadre formellement défini. Il est limité à son nombre de pages. La pensée, bien sûr, est plus vaste. La littérature la cloisonne forcément un peu.

 

En dehors de la littérature, avez-vous d'autres passions ?

Je pratique « le body board », le surf,  la marche, l'escalade… Le sport, c'est la seule façon que j'ai trouvé de m’évader et de penser à autre chose. Mais la littérature est ma préoccupation principale. J’y pense dès que je me réveille, quand je me couche, même mes rêves y sont liés. Je n'aime pas le terme « passion », il est trop restrictif. La littérature n'est pas une passion. C’est une nécessité. Elle est en moi. Son fantôme m’habite.

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 17:15

La sortie de « Des gens très bien », son livre réquisitoire contre son grand-père Jean Jardin, directeur de cabinet de Laval au moment du Vel d’Hiv vaut à Alexandre Jardin des attaques virulentes. L’écrivain s’explique.

 

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut 

 

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Comment recevez-vous la violence de certaines attaques?

Je ne m’attendais pas à cet accueil. Pas à ce point. Je pensais que le pays avait bougé, que l’on pouvait aborder certains sujets. Ce n’est pas le cas. A voir l’angle des attaques, je découvre que c’est autant une question familiale qu’historique.

 

Cela tient-il à la personnalité ambiguë de Jean Jardin, le « Nain jaune » ?

Tant que l’on remue le passé de vraies fripouilles, ça passe. On se dédouane du passé à travers des figures du mal exemplaires. Avec mon grand-père, on aborde un homme convenable, qui a une éthique, une morale. Cela prouve qu’il n’est pas nécessaire d’être une crapule pour participer à des actes ignobles. On entre dans la catégorie des gens bien qui pourtant basculent du mauvais côté. Qu’on ne puisse pas en parler encore aujourd’hui, cela exprime un sentiment de déni plus profond qu’on pourrait le supposer. La France n’est pas guérie de son histoire.

 

D’aucuns vous reprochent le manque de "preuves historiques"…

C’est le réflexe à l’anglo-saxonne de la preuve écrite, du papelard qui prouve que…Quitte à nier l’évidence. Un directeur de cabinet est payé pour savoir. C’est son job. Affirmer que Jean Jardin, à ce poste en juillet 1942 auprès de Laval, chef du gouvernement, a ignoré le Vel d’Hiv, c’est du délire. Ces derniers jours, des personnes qui ont occupé de hautes responsabilités au sein de l’Etat, dont un ancien premier ministre m’ont confirmé que Jardin savait forcément ce qui se passait dans le pays.

Même si l’initiative de la rafle du Vel d’Hiv revient à Bousquet, mon grand-père ne pouvait ignorer cette mesure. Sa non-démission vaut consentement. Ce n’est quand même pas scandaleux de s’interroger sur son rôle! Au-delà de la rafle, tous ces décrets qui éliminaient les juifs des administrations, de la justice, des ministères, qui les a mis dans le parapheur chaque matin? Même s’il n’a pas tout signé, Jean Jardin a participé à ces mesures.

 

Pourtant, par ailleurs, Jean Jardin a sauvé des Juifs…

Bien sûr, il a fait des choses bien. Toutefois, les Juifs qu’il a cachés sont des intellectuels, à l’exemple d’Emmanuel Berl. Il a protégé des gens de sa caste sans prendre de grands risques. Aujourd’hui encore, le nom de Jardin ouvre des portes chez des descendants de nazis ou de collabo. J’ai ressenti une "compréhension"; on est "en famille". Quand la fille de Laval vous embrasse, c’est répugnant.

 

Afin de racheter les fautes des pères, n’êtes-vous pas tombé dans des excès maladroits avec votre chapitre « Enjuiver la France » ?

Tout régime autoritaire a un problème avec le judaïsme parce que c’est le peuple du Livre. Les dictatures ne peuvent tolérer ce qui questionne. Je voulais dire que j’aimerais que notre identité nationale s’adosse davantage au livre. Mais je comprends que ce chapitre ait pu choquer. J’ai peut-être été excessif dans ma démonstration, mais je partais de si loin !

 

« Des gens très bien » d’Alexandre Jardin. Grasset. 300 pages. 18 €.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 14:58

En décembre 1990, je réalisais une interview de Jean Dutourd à l’occasion de la parution de ses « Pensées » aux éditions du Cherche-Midi. L’occasion pour l’académicien, toujours malicieux, d’évoquer ses sujets favoris, et de réfléchir à la postérité. Jean Dutourd est décédé le 17 janvier 2011.

 

Une chronique d’Olivier Quelier

 

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Il le dit et le répète : la biographie des écrivains n'a aucun intérêt. « La seule chose qu'il soit nécessaire de connaître sur eux est leurs ouvrages ». Voilà pourquoi il convient d'ajouter à la longue liste des écrits de Jean Dutourd un recueil de « Pensées » qui paraît aux éditions du Cherche-Midi.

 

Cela devait bien finir par arriver, depuis quarante ans que « critiques et échotiers littéraires » tentent d'assimiler Dutourd à « une sorte de moraliste » : 188 pages de maximes, drôles, féroces, désabusées ou coquettes.

 

Ceux qui apprécient l'écrivain seront à la fête ; il continuera d'indisposer les autres. C'est que tout est là, « réduit à de brèves scintillations ». « Il n'y a rien que des choses de moi dans ce livre. M. Robert Chouard a relevé dans ce que j'ai écrit tout ce qui avait l’air d'une maxime ». Fin connaisseur ou dangereux maniaque, ce M. Chouard ? « Rien de tout cela. C'est un homme extrêmement consciencieux qui m’a présenté 1 200 ou 1500 pensées, avec mission pour moi d'en enlever la moitié.

 

La voix de Jean Dutourd est chaleureuse, rieuse. On devine la malice, on pressent le bon mot. Bref, on en redemande. Exemple. Il écrit : « Il serait injuste que les gens eussent en même temps du talent et des prix ». Commentaire : « Vous savez, le prix Goncourt, je m'en fous. De toute façon, à mon âge, je ne l’aurai plus ». C'est dans le dernier chapitre du recueil, « La patrie, c'est-à-dire le langage » que la pensée de Jean Dutourd est la plus corrosive.

 

Manteau de fourrure

 

C'est qu'il y parle de sujets qui lui tiennent â cœur : la langue française – « Si je l’aime ? Mais c'est mon instrument de travail ! » – I'Académie française – « Je m’y trouve bien, c'est un peu pour moi comme un manteau de fourrure pour une vieille dame » – le manque de culture de notre époque – « L'ignorance fait des progrès, disait Tristan Bernard » – les journalistes et les critiques littéraires – « C'est plus facile d'être critique que d'être charcutier »… Relativisons. « Oh, les critiques, ça dépend lesquels. Et puis, de toute façon, je n'ai pas de grandes amours, ni de grandes haines ».

 

Morceau de choix du recueil, quelques extraits du « Courrier des lecteurs ». Dutourd en avait déjà réunis quelques-uns dans « Cinq ans chez les sauvages ». Son activité régulière au « Point » et à « France-Soir » lui permet de compléter sa collection. « Demandez à vos confrères de I'Académie de corriger vos textes avant de vous faire publier. Je le leur demande, mais ils rajoutent des fautes.

 

Jean Dutourd définit la maxime comme « un télégramme envoyé à la postérité ». Et si la postérité, justement, ne retenait de son œuvre que ces quelques phrases ? « Ce serait déjà très bien. Mais on ne me demandera pas mon avis. La littérature est une loterie. Tenez, si on avait posé la question à Voltaire, il aurait sûrement dit : « Mes tragédies ». Mais qui lit les tragédies de Voltaire de nos jours ? ».

 

L'écrivain est loin de se désintéresser du sujet, lui qui affirme qu'il faut « toujours se préoccuper, quand on écrit, des gens qui vous liront dans trente ans ». Autrement dit : « Il ne faut jamais aimer l'époque dans laquelle on vit. C'est le secret de la réussite posthume de l'écrivain ».

 

Comment ne pas se persuader que Jean Dutourd, avec de telles idées, apprécie spécialement les articles qui lui sont défavorables, le confortant dans sa conviction ? « Très franchement, je vais vous dire: ce qui me plaît, c'est une longue critique, bonne ou mauvaise, peu m'importe, avec beaucoup de texte, ma photo et mon nom dans le titre ».

 

Voilà qui est fait, M.Dutourd.

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 14:36

Savigneau.jpgElle arrive à l’heure précise, d’un pas décidé. Traverse rapidement le bar du Lutétia. Sourire, poignée de mains. Un cocktail sans alcool et la conversation débute. Voici donc Josyane Savigneau, qui a dirigé sans partage, pendant quatorze ans, le Monde des livres. Une femme redoutée, décriée, critiquée, exécrée… Son caractère entier, son « horreur de la familiarité », sa « rigidité agressive », son manque de convivialité, d’indulgence et de nuance – autant de défauts qu’elle s’attribue dans Point de côté (Stock) – n’ont fait que trancher les positions : quelques-uns l’adorent, beaucoup la détestent.

En janvier 2005, la direction du Monde annonce à Josyane Savigneau son éviction : « La calomnie s’est imposée, il faut tourner la page ». Rude nouvelle pour elle, qui commençait à ne plus se considérer comme une « personne déplacée ». Sur les conseils de son ami Jean-Marc Roberts, celle qui allait toujours de l’avant, parfois aveuglément, a accepté de se retourner sur son passé. Et de retracer le parcours commencé à Châtellerault, « du mauvais côté du pont ». Face-à-face autour de Point de côté.

 

Propos recueillis par Olivier Quelier

 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous : encaisser le choc ou écrire à la première personne ?

Me mettre à ma table de travail et écrire à la première personne. Le « je » me paraissait impossible. Depuis des années, Jean-Marc Roberts m’encourageait à le faire. Quand j’ai eu mon petit problème, il a été très proche. Il m’a dit : « Tu devrais écrire. Tu t’apercevras que l’accident qui t’es arrivé ne prendra pas beaucoup de place, que tu parleras de beaucoup d’autres choses ».

 

Ceux qui s’attendent à lire des règlements de compte en seront pour leurs frais…

Ce n’est pas tellement intéressant de régler ses comptes. Je me suis aperçue que le chapitre le plus long s’intitule « Souvenirs enchantés ». J’ai découvert que l’incident désagréable qui m’est arrivé est d’une banalité accablante. Ce qu’il reste de tout ça, c’est mon métier, un métier que j’aime vraiment.

 

Point de côté est un récit calme, mesuré, et surtout très pudique…

Quand des gens vivent avec des écrivains, des cinéastes et qu’ils se plaignent de voir leur vie étalée en public, je leur dis : « Vous avez pris vos risques ». Moi je ne suis pas écrivain, je n’ai pas envie de faire courir ce risque à ceux que j’aime.

 

Vous n’êtes pas avare en qualificatifs déplaisants à votre égard. Est-ce pour éviter que l’on vous accuse d’auto-complaisance ?

Vous le savez bien, et c’est une platitude de le dire, mais ce comportement froid, rigide, c’était pour cacher ma timidité. Par exemple, je me rendais souvent, pour des raisons professionnelles, dans des cocktails. Je ne m’y sentais pas bien, pas à ma place. Donc je me dirigeais vers Françoise Verny, Sollers ou Biancotti, des gens qui me rassuraient, simplement.

 

Quel était votre but en écrivant ce livre ?

Le faire ! Répondre au désir de Jean-Marc Roberts. J’étais persuadée que je ne parviendrais pas à le terminer. Puis j’y ai pris un certain plaisir, sinon je n’aurais pas continué. Je ne suis pas masochiste à ce point !

 

« Sans Beauvoir, je ne serais pas ici »

 

Vous racontez que vous avez toujours eu l’impression d’être une personne déplacée…

C’est vrai. Mais c’est un sentiment qui commençait à me quitter un peu. Parce que je faisais bien mon travail, que j’étais entourée d’une équipe formidable. Je pensais occuper une place dans laquelle je me sentais légitime. Et j’ai compris que non, pas du tout, je n’étais encore pas légitime.

 

L’influence de Simone de Beauvoir a-t-elle été importante dans votre désir de ne pas suivre le chemin tracé ?

Sans Beauvoir, je ne serais pas ici. Elle m’a fait comprendre que tout est possible, que l’on peut échapper à la reproduction d’un schéma, s’arracher de son milieu pour vivre sa vie. Il ne faut pas se poser la question de l’origine : il faut avancer.

 

9782234054899-G.jpgVous n’évoquez votre chute qu’à l’avant-dernier chapitre. Vous expliquez que Jean-Edern Hallier en a été l’instigateur. D’autres ont suivi.

Au départ, je n’étais qu’une victime de Jean-Edern Hallier et son équipe. Je n’y ai pas accordé une grande importance. Je n’ai jamais considéré cette campagne de calomnies comme un drame affreux, mais c’était déplaisant car très méprisant : ils attaquaient mes origines sociales, mes mœurs. Je savais qu’il ne fallait pas répondre, ne pas réagir, que Jean-Edern Hallier n’attendait que ça. Le suivant n’avait rien d’autre à me reprocher que de défendre des écrivains qu’il n’aimait pas. Sollers, surtout. Certains pensaient pouvoir l’enterrer. Le clergé littéraire n’a pas aimé qu’il resurgisse grâce au Monde.

 

Vous adorez les grandes villes parce que, dites-vous, elles vous permettent de vous fuir, de vous éviter. Ce livre vous a-t-il permis de vous « rencontrer » ?

Un peu, et ce que j’ai vu ne m’a pas toujours plu. Ecrire m’a imposé de raconter des choses qui m’étonnent moi-même, même si vous trouvez que je me dévoile peu. J’ai compris, comme je l’écrit, que « si l’on refuse de s’occuper de son passé, un jour celui-ci s’occupe de vous. Sérieusement. Violemment ». 

 

« Point de côté » de Josyane Savigneau, Stock (coll. Bleue). 18€.

(Entretien précédemment publié dans le Magazine des livres)

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7 février 2010 7 07 /02 /février /2010 13:51

Eric Van Hamme est l’auteur d’un recueil de nouvelles intitulé « J’aimerais vivre un jour encore » (Actilia Multimédia). Cinq textes comme autant de galeries de personnages, comme autant de variations autour de la vie, de ses drames et de ses espoirs… Entretien avec un auteur qui joue de l’autodérision pour partager les histoires qui bouillonnent dans sa tête.

 

Propos recueillis par Olivier Quelier.

 

Question banale pour commencer : quelles sont tes sources d’inspiration ?

La question n’est pas banale du tout. Elle est à la base de tout le processus créatif. Je me la suis très souvent posée : « Comment ai-je fait pour imaginer tout ça ? » Je me suis alors rendu compte qu’en fait il n’y avait pas une source mais plutôt une multitude de sources d’inspiration, des petits riens que je relie entre eux. J’accumule des petits bouts d’émotions, d’observations, de sentiments, de questions… A partir de là mon travail consiste à assembler tout ce que j’ai accumulé autour du sujet que j’ai choisi de traiter.    C’est peut-être ça la véritable inspiration...

 

Tu fais quoi, dans la « vraie » vie ?

Depuis quelques années, je fais de l’organisation dans une banque, un métier passionnant et varié. Avant, j’ai donné dans le marketing.

eric-copie-1.JPG

Etre obligé de travailler plutôt que de vivre de sa plume, c’est un avantage ou un inconvénient ?

Aujourd’hui, c’est une nécessité économique. Les auteurs qui vivent uniquement de leur plume ne sont pas très nombreux. Si j’avais la possibilité de vivre de l’écriture, je ne suis pas certain que j’aurais vraiment envie de le faire. Par nature, je suis plutôt casanier, ce qui fait que je pourrais être tenté de m’enfermer dans une « bulle créative ». Or j’ai besoin d’échanger, de rencontrer des gens, de humer l’air du temps, d’être en prise avec mon époque. La situation idéale serait de partager mon temps entre écriture et activité professionnelle. 

 

Dans ce recueil, tu proposes cinq nouvelles très différentes dans le ton. Qu’est-ce qui les réunit, au final ?

La différence de ton des nouvelles constitue un parti pris rédactionnel. Elles sont toutes écrites à la première personne pour permettre aux lecteurs de rentrer plus facilement dans la peau des personnages. La vision du monde et la façon de s’exprimer d’une jeune femme de banlieue n’est pas la même que celle d’un cuisinier trentenaire épicurien.

Il y a cependant une thématique qui les relie : « Comment réagit-on face aux évènements fortuits de l’existence ? » Chacun devra trouver en lui les ressources nécessaires pour s’en sortir, ou pas.

 

Je parlais d’une vraie diversité de tons et de sujets dans ce recueil. Ne crains-tu pas de dérouter le lecteur en proposant une gamme aussi large ?

Il y avait potentiellement un risque mais, jusqu’à présent, personne ne m’en a fait le reproche. C’est justement grâce à cette diversité que chaque lecteur s’est parfois senti plus directement touché par l’histoire d’un ou plusieurs personnages. Jamais les mêmes en fait…

 

A chaque fois, dans le drame comme dans la farce, tu vas très loin. C’est tragique ou « hénaurme » et hilarant. Parviens-tu à travailler ces registres avec la même facilité ?

Ces registres sont en fait très proches. Ne dit-on pas que les extrêmes se rejoignent ? Ne rit-on pas aux larmes ? C’est précisément là-dessus que je joue pour donner le maximum de force aux personnages et aux situations.

 

Entre pessimisme et optimisme, ton cœur balance ?

C’est tout à fait cela, je passe souvent de l’un à l’autre. C’est un de mes traits de caractère… Mon humeur ressemble souvent à un ciel de printemps.

 

Ce qui est constant, dans ta personnalité comme dans tes textes, c’est l’autodérision. Une manière d’aborder la vie, de se protéger, ou rien de bien précis ?

Il s’agit d’abord d’une démarche personnelle pour éviter de trop me prendre au sérieux. Je ne suis rien d’autre qu’un type qui adore faire partager les histoires qui bouillonnent dans sa tête.

 

On découvre dans les nouvelles de « J’aimerais vivre un jour encore » que tu es un véritable amateur de bonne chère. Ecrire et déguster, les deux plaisirs de ta vie ?

Bien vu. Dans chacun de mes livres, à un moment ou un autre, il est question de gastronomie. Dans les deux cas, la symbolique du partage me paraît essentielle. Une histoire se construit un peu comme une recette de cuisine, en mélangeant les ingrédients avec ma sensibilité propre. Comment se passer des nourritures de la chair et de l’esprit ?

 

Travailles-tu à un nouveau projet en ce moment ?

Je travaille à un roman traitant de la relation parents-enfant. Le titre provisoire « Cet amour que vous ne m’avez pas donné » donne bien le ton, je crois. Ma femme, qui est toujours mon premier lecteur, l’a trouvé très émouvant. Je place donc de grands espoirs dans cette histoire, assez rude au demeurant.

J’aimerais également, mais c’est difficile, réussir à faire publier un recueil de poèmes écrits, pour la plupart, ou cours des deux dernières années.

 

Pas la moindre coquille dans ton livre. On constate le résultat d’un véritable travail éditorial. Peux-tu nous dire quelques mots sur ton éditeur ?

Mon éditeur et moi partageons le goût du travail bien fait par respect pour le lecteur. Rien n’est jamais parfait, dans ce livre, pas plus que dans les autres, mais nous travaillons dur. Actilia multimédia est une petite structure familiale bretonne installée près de Vannes. Avec Franck, mon éditeur, nous nous consultons sans relâche, confrontons nos points de vue. Il est essentiel que les « petits » éditeurs puissent continuer à faire entendre la voix d’auteurs comme moi.

Je profite également de l’occasion pour dire que je bénéficie de l’aide d’amies blogueuses passionnées de lecture et qui m’apportent un concours précieux.

 

Eric Van Hamme, « J’aimerais vivre un jour encore », Actilia Multimédia, 193 p., 12€.

 

Le blog d’Eric Van Hamme est ICI.

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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 10:56

Ingénieur puis « branleur », Pascal Fioretto est « le » spécialiste du pastiche. On lui doit deux recueils à ce jour : « Et si c’était niais » et « L’élégance du maigrichon ». Extraits d’une conversation dans un bar, rue de Châteaudun.

 

PFioretto ©Stéphanie Aguado

Photo : copyright Stéphanie Aguado

 

 

Ingénieur, puis branleur.- Je suis un littéraire contrarié qui a passé son Bac C. J’ai vendu mon âme au diable en faisant Maths Sup, Maths Spé, puis en devenant ingénieur. Je suis sorti de cette voie à 40 ans. J’ai toujours écrit en parallèle, notamment à « Jalons », un collectif qui sortait des pastiches de journaux comme « Le Monstre », « L’aberration » ou « France démente ».

J’ai envoyé ce que je faisais à Fluide Glacial. Léandri m’a embauché sur le champ. Et pendant dix ans j’ai été à la fois cadre supérieur et auteur de pignolades dans Fluide. Quand est survenue la crise de la quarantaine, j’ai décidé de faire le grand saut et de vivre de mes conneries : je suis devenu branleur. Ensuite j’ai présenté le « Gay Vinci Code » à Chiflet [NDLR : Jean-Loup Chiflet, éditeur ]. Le livre est paru, a connu un bon succès.

 

Ingurgiter, régurgiter.- Le choix des livres que je pastiche relève avant tout de leur visibilité. Je regarde les auteurs du moment. Les incontournables se retrouvent forcément dans le casting. On trouve donc les vedettes, et bien sûr quelques autres.

Ensuite, je lis vraiment tout… enfin disons 80% de la production de chacun. Je lis les bouquins en une ou deux semaines. Je les ingurgite, puis les régurgite. C’est un peu injuste pour le pastiché quel qu’il soit, parce que même au bout de dix Thomas Mann (un de mes auteurs favoris) sincèrement tu n’en peux plus. Idem pour Modiano. Le but, c’est par exemple de voir le monde comme Muriel Barbery, d’assimiler son écriture, de repérer ses tics, ses ficelles. Ses tocs [Troubles obsessionnels compulsifs, NDLR] aussi, car  souvent les auteurs que je choisis ont des tocs. Par exemple, Modiano fait une fixation sur les chaussures et les listes de noms.

 

Critique et humoriste

 

Etrange familiarité.- Mon travail de pasticheur, au début, consiste avant tout à décrire les ficelles des auteurs. Le comique est un produit secondaire : l’effet déformant arrive ensuite.

Proust explique que le pastiche est d’abord une critique de l’œuvre faite de l’intérieur. Et je pense que je fais d’abord un boulot de critique. Je dis au lecteur : « voilà comment écrit Muriel Barbery ». Cela me permet aussi de décrypter un genre, comme la littérature régionaliste dans « L’Elégance du maigrichon », avec Christian Signol..

Il s’agit avant tout de restituer ce sentiment d’« étrange familiarité ». Cela pourrait devenir un exercice scolaire très chiant… ce que j’essaie de ne pas faire. C’est là qu’intervient mon travail d’humoriste.

 

Ratage.- Le degré de difficulté n’est pas le même pour tous les auteurs, bien sûr. Plus il y a de trucs d’écriture et moins il y a de style. Donc, c’est plus facile à pasticher. En revanche, dès qu’il s’agit d’aborder le style, la tâche devient moins évidente. Je pense que tous les écrivains sont pastichables. Pour « L’Elégance du maigrichon », j’avais des doutes pour Modiano, mais ça va ; je pense avoir raté un peu Barbery, dont j’ai transposé le style mais que je n’ai pas assez allégé.

 

« Je n’ai pas le complexe de l’écrivain »

 

Rire sinistre.- J’ai très envie de m’attaquer à Pascal Quignard, ou aux « rebelles urbains » comme Samuel Benchetrit. Je songe aussi à Le Clézio ou Kundera. J’ai envie de faire un pastiche générique, sur « le livre de mon père » ou le polar américain. J’aimerais également écrire un bouquin « sinistre », pasticher des titres comme « Les Déferlantes » ou « Une autre vie que la mienne ». Si je parvenais à faire rire avec des sujets sinistres, ce serait formidable.

 

Couv_Elegancemaigrichon.jpgLe « Pendule » étalon.- Les auteurs qui me font rire ? Desproges. Vincent Haudiquet. Et Umberto Eco, mon idole. Son livre « Le Pendule de Foucault » est pour moi le maître étalon du pastiche. C’est brillantissime et hyper drôle.

 

Thomas Mann, ou rien.- Lire normalement ? Cela m’est très difficile. J’ai toujours le stylo qui me démange. Du coup je lis des ouvrages très éloignés de ceux que je traite d’habitude : la littérature russe, allemande, Klaus Mann, Fitzgerald…

Quant à écrire, je n’ai pas vraiment le complexe de l’écrivain. Enfin, je me dis : soit je fais du Thomas Mann, soit je ne fais rien. Je pense qu’au premier degré, il ne faut pas se louper. Du coup, je m’interroge beaucoup : qu’est-ce que j’apporterais en écrivant ? Qu’est-ce que j’ai de plus que les autres ? Pourquoi moi ?

 

« L’élégance du maigrichon », Chiflet et Cie. 14, 25€

« Et si c’était niais », Chiflet et Cie et Pocket

« Et si c’était niais » existe également en version pédagogique (Magnard, coll. Classiques et Contemporains. 4, 75€)

 

 

 

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