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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 16:49

En publiant « Cadix, ou la diagonale du fou », Arturo Perez-Reverte renoue avec le roman d’aventure de façon éclatante.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut

 

Perez-Reverte---C.-Rubio-01.jpg@ C. Rubio


Voici une vingtaine d’années, Arturo Perez-Reverte adressait avec « Club Dumas » un clin d’œil au maître français du roman historique. Plus que jamais cette filiation s’épanouit au fil des pages opulentes de "Cadix ou la diagonale du fou". Dans cette façon d’empoigner le récit, de tracer les lignes de destins singuliers au creux d’une vaste fresque imprégnée d’odeurs de poudre, de sang, d’épices et d’embruns, l’Espagnol renoue avec l’imaginaire tumultueux qui nous enchante.

 

Perez-Reverte met le cap sur Cadix assiégée pas les troupes napoléoniennes. Nous sommes en 1811. Dans la ville-navire poncée par les flots et les vents, la population résiste crânement au siège qui s’étire depuis des mois. Il est vrai que les boulets explosent rarement et que grâce aux trafics en tous genres, les Gaditans vaquent à leurs occupations. Pourtant la nuit, un homme profite de la parenthèse guerrière pour zigouiller avec une cruauté raffinée de très jeunes filles.

 

La belle de Cadix


Détail piquant, ces assassinats sont commis à l’endroit exact où tombent les bombes. Commissaire de la trempe d’un Javert, Tizon traque le coupable entre références à Sophocle et diagonales de parties d’échecs qui se confondent avec les orbes des boulets français.

 

Ignorante des crimes nocturnes, Cadix bruit, vit, frémit. Une séduisante fille d’armateur confie ses intérêts commerciaux à un corsaire mélancolique, un artilleur français épris de trajectoires parfaites cherche le secret d’un bombardement réussi, un taxidermiste misanthrope gagné aux idées de Rousseau élève des pigeons voyageurs pendant que les assiégeants mènent une vie plus rude que celle des assiégés. Les lois de la guerre sont injustes et l’écrivain espagnol en parle si bien.

 

Dans une ville effervescente et inquiétante, Perez-Reverte tient la bride au récit picaresque. Rien ne manque au plaisir, ni les abordages de brigantins lestes à la manœuvre, ni les palpitations de Gaditanes de bonne famille qui chassent leurs émois d’un coup d’éventail. Ces 750 pages superbement traduites par François Maspero emportent vers des carnavals multicolores et des batailles navales meurtrières sans perdre de vue une énigme policière haletante.

 

« Cadix, ou la diagonale du fou » d’Arturo Perez-Reverte. Traduit de l’espagnol par François Maspero. Seuil. 765 pages. 23 €.

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 15:52

Lorsqu’Eric Puchner observe la Californie, le rêve américain se consume.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

EricPuchner-c--Saeed-Mirfattah.jpg

©  Saeed Mirfattah


Go west. A la poursuite du rêve américain, la famille Ziller a quitté sa vie cossue dans le Wisconsin pour la Californie. Au bout du voyage, la fortune n’est pas au rendez-vous. Pire même, Warren le père, s’enlise dans un désastre financier lorsque les opérations immobilières juteuses qu’il convoitait s’échouent aux abords d’une décharge nauséabonde.

 

Pendant que Warren se débat avec ses créanciers en cachette de Camille sa femme réalisatrice de documentaires foireux sur l’éducation sexuelle, leurs trois enfants traversent l’adolescence en s’écorchant aux angles de la vie. Le jour où leur maison explose, la déflagration ruine la vie de Dustin l’aîné beau gosse, mais elle renverse aussi sur son passage les équilibres fragiles, dont celui de Jonas, le petit dernier à l’intelligence dérangeante.

 

Eric Puchner enveloppe en douceur le lecteur dans le tableau d’une famille américaine prise dans ses désillusions pour mieux le saisir au collet ensuite. Après l’explosion, le roman bascule vers la dislocation des individus. A l’image du chien de la famille, les Ziller boitent.

 

Le cœur en lanières

 

La Californie rutilante des vies tape à l’œil s’efface derrière une réalité déprimante révélatrice des failles de chacun. Dans cet environnement instable peuplé de laissés pour compte (dont les Mexicains), la famille Ziller vacille. D’une formidable justesse, le regard d’Eric Puchner scrute le ballet des individus.

 

Les adolescents en quête d’amour se cherchent, se frôlent, se fuient pour mieux s’attirer tandis que Warren et Camille s’éloignent irrémédiablement l’un de l’autre, conscients que leur mariage sombre. Et avec lui, l’image de l’Amérique triomphante des années quatre-vingts.

 

Eric Puchner, l’hypersensible dont le talent éclatait déjà dans « La musique des autres », un recueil de nouvelles, se déploie dans ce premier roman où la finesse se dispute à l’humour grinçant. A l’écoute de la solitude de ses personnages, le jeune écrivain américain manie le loufoque en virtuose avant de nous découper le cœur en lanières.

 

« Famille modèle » d’Eric Puchner. Traduit de l’américain par France Camus-Pichon. Albin Michel. 523 pages. 24 €.

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 17:01

David Foenkinos sonde la vieillesse avec une douceur parfois cruelle.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

auteur_david-foenkinos_2008.jpg

 

Humour et mélancolie s’allient dans ce roman inspiré par nos mémoires sélectives, seules face aux crimes impunis du temps.

 

A la mort de son grand-père, le narrateur mesure pour la première fois le compte à rebours à l’œuvre. Jeune homme indécis à la recherche de l’amour et rêvant à l’écriture d’un premier roman, il maintient cet entre-deux dans le douillet d’un petit hôtel parisien où il est gardien de nuit. Un hôtel comme un havre quand autour de lui les repères familiaux se fendillent.

 

La fantaisie en catimini

 

C’est tout d’abord sa grand-mère, à peine veuve, exilée par ses fils dans une maison de vieux car jugée trop fragile pour rester seule chez elle. Puis ses parents soudain démunis face à leur retraite respective. Leur rupture avec la vie professionnelle sonne comme une capitulation et sur ce terreau fertile, la dépression menace.

 

Pendant que ses parents sombrent et que sa grand-mère mijote un coup d’éclat, le narrateur guette une amoureuse potentielle au hasard des cimetières. À défaut d’écrire son grand roman sur l’Occupation, l’amour lui offrirait une consolation. Au passage, il accroche quelques souvenirs pris à d’autres vies que la sienne, éclats minuscules empruntés à ses proches, à Claude Lelouch, Kawabata, Modiano ou à un caissier de nuit sur une autoroute.

 

Ainsi file la vie, en petites séquences anodines et ruptures insidieuses. La scène où la grand-mère s’éteint pendant que son petit-fils lui lit des pages d’un guide touristique de Rome mérite à elle seule la plongée dans « Les Souvenirs ».

 

David Foenkinos dompte la fantaisie de ses précédents livres sans l’effacer. Elle se glisse en catimini au détour d’une note, pique la douceur parfois cruelle du ton, adopte la légèreté de situations parfois farfelues pour aborder le thème plus grave de la mort. La finesse du trait saisit le caractère déprimant des pots de départ en retraite, le sublime d’une déclaration d’amour et les égarements des heures creuses.

 

Sensible, le jeune romancier approche un sujet sombre avec l’élégance de la légèreté.

 

« Les souvenirs » de David Foenkinos. Gallimard. 266 pages. 18,50  €.

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 21:22

Dans le décor somptueux de l’Alaska, David Vann campe une histoire implacable.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

VanncDiana-Matar.JPG

©Diana Matar

 

Elle ne la voyait pas comme ça sa vie, Irène. Que reste-t-il de 30 ans de mariage avec Garry, un homme sans envergure qui l’a emmenée de Californie en Alaska? Mark et Rhoda, deux enfants devenus grands, des rancoeurs tenaces et pour finir, la certitude que Garry ne l’a jamais aimée et qu’il s’apprête à la quitter.

 

A bout, le crâne vrillé par une douleur persistante, Irène sent sa vie s’effilocher. En un dernier sursaut jusqu’au boutiste, elle accepte d’épauler Garry dans sa nouvelle lubie, la construction d’une cabane en rondins sur un îlot au milieu d’un lac grand comme une mer. Garry, qui n’a jamais rien construit, pas même sa vie, endosse sur le tard le rôle d’un Jérémiah Johnson au petit pied qui trouvera son accomplissement dans cet abri sommaire et isolé.

 

Un monde impitoyable

 

Irène n’imaginait pas sa retraite comme ça, gelée par un hiver précoce à bâtir une cabane de guingois dont même un ours ne voudrait pas. D’ailleurs sa fille, Rhoda impatiente d’épouser Jim, dentiste falot qui la trompe déjà, est rongée d’inquiétude face à l’entreprise absurde de ses parents. Au contraire de son frère Mark au caractère plus insouciant, elle se laisse gagner par le doute y compris quant à la pertinence de son propre mariage.

 

Après le magnifique « Sukkwan Island » (Prix Médicis 2010) David Vann explore un enfer conjugal dans des confins glacés impitoyables où la nature somptueuse pousse ceux qui s’y frottent dans leurs derniers retranchements. On raconte des histoires d’ours le soir pour impressionner les touristes, mais la réalité est plus rude que ces fables pittoresques.

 

A l’affut du naufrage, David Vann scrute aussi le poids des héritages. Irène, hantée par le suicide de sa mère et Garry projeté désespérément vers un avenir incertain, ne partagent plus la même chronologie. Enfermés sur leur îlot, ils sont confrontés à une impossible concordance des temps. Les pages sur la nature magnifient la tension qui gagne le récit. Si on frissonne à la lecture de « Désolations », ce n’est pas de froid. C’est de plaisir face à talent si éclatant.

 

 « Désolations » de David Vann. Traduit de l’américain par Laura Derajinski. Gallmeister. 297 pages. 23 €.

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 16:10

Véronique Ovaldé, dans son roman « Des vies d’oiseaux », soumet ses personnages au désordre.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

Veronique-Ovalde--c--Benjamin-Chelly.jpg

Photo : Sébastien Chelly

 

A Villanueva, les villas cossues sont visitées par des inconnus. Dans ces grandes maisons riches et froides comme leurs propriétaires, les indélicats se faufilent en douce à la faveur des départs en vacances, dorment dans les lits, vident les congélateurs, sèment des désordres singuliers sans rien dérober. Et s’envolent avant le retour des habitants.

 

Vida Izzara, dont la belle demeure a été choisie, devine que sa fille Paloma disparue depuis quelque temps n’est pas étrangère à cette visite. Avec son nom d’oiseau parti à tire d’ailes, Paloma ferait un coucou idéal. Pourtant, face à Taïbo le flic chargé d’enquêter sur les mystérieuses intrusions, il s’agit de donner le change.

 

Une petite musique scintillante

 

Confiée à Véronique Ovaldé, l’histoire de "Boucles d’or" prend les reliefs inattendus d’un conte triste et beau comme une complainte. Les récits se croisent, s’entrelacent, tissant entre les personnages un réseau ténu de silences, d’énigmes secrètes.

 

Vida, prisonnière de son riche mariage comme de sa maison dont les fenêtres ne s’ouvrent pas, reste obsédée par ses origines misérables. En cette belle femme ornementale, que reste-t-il de la gamine pauvre d’Irigoy ? Peut-on laisser une vie étriquée derrière soi, comme une peau de lézard, pour avancer vers la liberté ?

 

Taïbo, le taciturne, a ses parts d’ombre. Il rêvait d’être ethnologue et le voici flic sur le retour lesté d’un chagrin d’amour. Comme les personnages de ce roman, il est « installé dans sa propre vie en colmatant les brèches ». D’autres vies attendent peut-être derrière l’horizon à la condition d’oser.

 

La part d’irréel ajoute au charme entêtant de ce roman sensuel où il est question d’enfances ébréchées et de failles irréparables, de volupté des peaux qui se frôlent et de la violence des hommes. Alors, tel un bandonéon, les souvenirs s’étirent et se replient, petite musique scintillante et mélancolique jouée pour des femmes qui préfèrent les hommes qui les inquiètent à ceux qui les rassurent.

 

« Des vies d’oiseaux » de Véronique Ovaldé. L’Olivier. 236 pages.

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 11:31

Dans Berlin tranché par le mur, Douglas Kennedy mène le lecteur par le bout du nez.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut

 

Kennedy_Check-Point-Charlie_-Medium--c--Andersen-Solo_22.09.jpg

Berlin avec ses secrets de guerre froide et ses trahisons convient

à merveille à l’univers de Douglas Kennedy. Photo Andersen.


Voilà longtemps que Douglas Kennedy se plaît à accorder sa musique du hasard à l’art de la fugue. Chacun de ses romans trace des lignes de fuite dignes d’offrir des évasions possibles à ses personnages. « Cet instant-là » longe plus que jamais cette frontière au-delà de laquelle d’autres vies sont imaginables.

 

Ecrivain cosmopolite qui collectionne ses villes de résidence comme d’autres les amours, l’Américain se plaît à offrir un roman à chacune d’elles. Après le Paris de « La femme du Vème », voici donc Berlin qui surgit au premier plan d’un nouveau roman « kennedysien » en diable.

 

Au début des années 80, dans Berlin au dos encore fendu par le mur, Thomas Nesbitt, jeune écrivain new-yorkais encore naïf, rencontre Petra, une transfuge de l’Allemagne de l’Est. Le pouvoir de séduction de la jeune femme à l’air triste se mesure à l’aune de la part de mystère qu’elle dégage. Coup de foudre.

 

Pourtant ce serait mal connaître Douglas Kennedy d’imaginer que l’histoire puisse s’en tenir à une bluette sentimentale. Peu à peu, Petra se livre et Nesbitt découvre un parcours poignant marqué par la Stasi. Par amour pour sa compagne, il joue même à l’espion envoyé de l’autre côté du mur, ce qui nous vaut quelques belles pages sur Berlin Est.

 

De belles trahisons

 

Douglas Kennedy retrouve la veine de « La poursuite du bonheur », avec ce don de mitonner de belles trahisons dans des atmosphères glauques. Des cafés crasseux des quartiers populaires de l’ouest à la grisaille navrée de l’Est, il mène son lecteur où bon lui semble.

 

Certes le romancier ne recule pas devant quelques ficelles convenues. Il n’est corde plus usée que le coup des confessions posthumes qui déclenchent un flash-back. Pourtant Kennedy  garde la maîtrise de son histoire et pas un lieu commun ne résiste à sa façon d’embobiner le lecteur.

 

Berlin au détour des années 80 sert à merveille les intérêts de cet écrivain qui entretient un rapport tenace avec les perversités du secret. Au pied du mur, Douglas Kennedy créé un climat délicieusement paranoïaque.

 

« Cet instant-là » de Douglas Kennedy. Traduit de l’anglais par Bernard Cohen. Belfond. 295 pages. 22,50 €.

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 17:24

Sous le titre emprunté à Bashung, Delphine de Vigan signe un récit bouleversant sur la destinée tragique de sa mère.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

Vigan1.jpgSur la couverture, c'est elle, belle jeune femme au visage d'héroïne de Bergman, sourire esquissé et regard incrédule. Lucile. Le prénom évoque une lumière dansante et fragile, un feu follet auquel Delphine de Vigan consacre le plus poignant de ses livres, le plus personnel aussi puisque Lucile était sa mère.

 

Fantasque, tantôt déterminée tantôt vacillante, Lucile dans sa démesure brûle sa vie et consume celle de ses proches. A la recherche de l'origine de la souffrance qui a porté cette femme inachevée à tutoyer les abîmes, l'écrivain trace des cercles.

 

Chacun délimite les tragédies qui telles des secousses telluriques ont à chaque répliques abattu des pans d'une histoire familiale marquée du double sceau de la violence et du silence.

 

Lucile est la troisième d'une fratrie de neuf enfants nés au lendemain de la guerre au foyer de Liane et Georges, deux personnalités farfelues. Elle, magnifique, lui, séducteur et toxique. La vie devrait leur être douce et pourtant à leur approche, le bonheur prend la tangente. Le premier séisme surgit avec la mort accidentelle d'Antonin, un des garçons.

 

Les murs se fissurent


Dès lors, les murs se fissurent. Lucile, belle enfant docile, n'échappe pas aux douleurs qui ravagent. Elles lesteront son bagage tout au long d'une vie à la dérive marquée de rares parenthèses de douceur. A l'appui des témoignages des oncles et tantes le portrait de Lucile la silencieuse se précise.

 

Delphine de Vigan sonde les contours chaotiques de son enfance et de son adolescence marqués par les vagues de dépression dans lesquelles sa mère bipolaire se débat. "Lucile n'a rien aimé tant que boire, fumer et s'abîmer". Jusqu'à ce que sa lumière vacille.

 

On ne lâche pas ce récit sensible, quête pudique partagée entre une histoire familiale tourmentée et réflexion sur les doutes de l'écrivain. De l'ombre à la lumière.

 

« Rien ne s'oppose à la nuit » de Delphine de Vigan. JC Lattès. 438 pages. 19 €.

 

Pour ce livre, Delphine de Vigan a reçu le prix Renaudot des lycéens.

Delphine de Vigan chez Olivier Barrot.

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 18:35

Inspiré par le gang des barbares, Morgan Sportès signe, avec « Tout, tout de suite », un livre glaçant.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

Morgan-Sportes.jpg

« Rien n’est plus compliqué qu’un barbare » disait Flaubert. Nul n’a oublié le calvaire d’Ilan Halimi enlevé, séquestré puis assassiné en 2006. Vingt ans après avoir écrit « L’Appât », Morgan Sportès tente de comprendre. Comment des jeunes peuvent en arriver à torturer un garçon de leur âge pendant trois semaines avant de l’achever sur un terrain vague ? Comment abdiquer toute humanité sur la promesse d’une poignée de billets ? Un mode de vie guidé par le "Tout, tout de suite" ne suffit pas à expliquer l’abjection poussée à ce degré d’indifférence.

 

Au bout de l’abjection

 

Car c’est cela qui frappe le plus dans la chronique glaçante de Morgan Sportès. L’écrivain, parfaitement documenté sur le "Gang des barbares", s’en tient aux faits, à leur enchaînement hallucinant au-delà de l’entendement. On pourrait évoquer la misère sociale, intellectuelle, affective, mais comment expliquer que les sœurs de certains garçons impliqués aient suivi de brillantes études ?

 

Elles aussi ont grandi à la Cité des Cerisiers de Bagneux, cité au demeurant assez coquette, loin des clichés des barres peuplées de "cassoces". Le versant antisémite du crime (rançonner une famille au prétexte que la judéité implique richesse et solidarité communautaire) s’il a été un rouage avéré, ne contient pas davantage à lui seul ce qui est advenu en cet hiver 2006 autour de tortionnaires recrutés indistinctement parmi les "Renois", "Rebeus" et "Gaulois", unis dans une égale abjection.

 

Aux basques de ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans cette épouvante, le récit suit la mécanique approximative, parfois improvisée entre une station Karcher et une sandwicherie grecque, qui conduit Elie vers un calvaire de 24 jours sans que quiconque n’ait l’idée de donner l’alerte. Pire même, n’ait une ombre de compassion pour ce garçon jamais baptisé par la bande autrement que "L’Autre". Les protagonistes, enfermés dans des zones opaques, restent inaccessibles à la compréhension. Au bout de ces 400 pages d’une reconstitution réussie jusqu’au malaise, les questions demeurent.

 

« Tout, tout de suite » de Morgan Sportès. Fayard. 378 pages. 20,90 €.

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 18:45

Vif, charnel, « Le système Victoria » d’Eric Reinhardt est une réflexion ardente sur le pouvoir.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

portrait-eric-reinhardt-2007-visuel-a182a.jpgDavid est un homme pressé. Il cueille les adultères sans lendemain au hasard des rencontres, croque le fruit et passe à un autre chapitre. Marié, père de deux petites filles, il orchestre la construction de la plus haute tour de Paris et balaie les histoires sentimentales avec une égale assurance.

 

Pourtant, Victoria de Winter, croisée dans un centre commercial, sera sa faille. Fasciné par cette femme à la beauté opulente, il ne soupçonne pas en cette belle plante une espèce carnivore. Toutes les constructions mentales de David, architecte frustré devenu chef de chantier, vacillent devant cette puissante DRH d’un groupe international, si affolante dans ses tailleurs stricts, si électrisante dans sa liberté.

 

Commence alors une histoire torride. Entre deux avions, Victoria invite David à la rejoindre dans des hôtels luxueux, l’entraîne dans un jeu qui repousse au loin les limites ordinaires de ses incartades. Victoria, cynique et joueuse, symbole du libéralisme effréné, et David idéaliste de gauche mis sous pression pour achever la tour dans les délais, n’ont a priori rien à partager hormis leurs étreintes frénétiques.

 

Déesse de l’ultralibéralisme

 

Redoutable manipulatrice, la déesse de l’ultralibéralisme a conçu un système fait de cloisons étanches, de vies parallèles dans lesquelles David est assigné à un rôle. Face à la liberté débridée dont jouit Victoria, il reste empêtré dans ses principes au point de renoncer à la révolte.

 

Pourtant, au-delà des jeux de pouvoir, David et Victoria, à la poursuite du bonheur, se ressemblent comme l’envers et l’avers d’une même médaille, lui accaparé par son chantier, elle, à jongler avec des milliers d’emplois. Tous deux sont happés par le même tourbillon, pris de la même frénésie. Leur vie est un mouvement perpétuel, une course à l’abîme qui ne supporte par le moindre espace libre.

 

Eric Reinhardt mène cette joute sociale et amoureuse avec la maîtrise perverse du fondeur qui glisse dans le métal en fusion une paille qui tôt ou tard le fera éclater. Ce roman vertigineux, érotique en diable, consume ses personnages et ne laisse aucun répit au lecteur.

 «Le système Victoria» d’Eric Reinhardt. Stock. 522 pages. 22,50€.

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 15:04

Repris aujourd’hui en poche par les éditions Pocket, « L’Homme qui valait 35 milliards » est un roman publié en 2009 par Nicolas Ancion. Un auteur considéré comme une valeur montante du roman francophone, remarqué pour son recueil de nouvelles « Nous sommes tous des Playmobiles ».

Il signe chez l’éditeur belge Luc Pire un ouvrage engagé et iconoclaste, dont le héros n’est autre que l’un des hommes les plus riches du monde, Lakshmi Mittal.

 

Par Olivier Quelier

 

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Photo Dominique Houcmant

 

Mittal est l’un des hommes les plus riches du monde. A la tête d’un empire  qui s’étend sur 66 pays et plus de 300 000 salariés. Racheteur d’Arcelor, il a ruiné des régions entières d’Europe. Nicolas Ancion ne le sait que trop bien, lui qui, originaire de Liège, assiste impuissant au démantèlement du bassin sidérurgique.

 

La crise lui a donné l’idée de ce roman dans lequel Mittal se fait kidnapper par une curieuse bande de paumés. Pas de rançon ni de revendications : Richard et ses acolytes souhaitent contraindre le magnat à réaliser des œuvres d’art contemporain de plus en plus étranges…

 

Décalé, « L’homme qui valait 35 milliards » se veut aussi engagé. D’une grande humilité et d’une humanité plus grande encore. A l’image de son auteur.

 

Entretien autour d’un verre de vin. L’accent liégeois est marqué mais moins fort que cette sympathie qui émane de Nicolas Ancion. Un entretien du plus beau métal….

 

« L’homme qui valait 35 milliards » est un roman sur la crise. Mais n’est-il pas aussi un roman de la crise ?

 

Bien sûr. La base du livre, son déclencheur, c’est le gros bourbier actuel. C’est un roman qui part de la crise, de la vraie crise, celle qui est installée en profondeur, et dont on veut nous faire croire qu’elle est passée. Globalement, notre économie est sur le déclin. On note des sorties de crise ailleurs sur la planète, mais pour nous je ne sais pas comment ça va évoluer. Je reste optimiste : qu’est-ce qu’on va dire à l’Afrique si même nous, on n’arrive pas à s’en sortir…

 

Moi je n’ai jamais connu que la crise. Petit, à Liège, c’était les fermetures d’usines, les faillites. Aujourd’hui, c’est une crise de l’argent. On vide sa boite de sa substance pour toucher de gros dividendes. Cette gestion en faveur du capital, ça a mangé l’entièreté du monde économique.

 

Pourquoi avoir choisi Liège pour cadre du roman ?

 

D’abord parce que ça me tenait à cœur. C’est ma région. Bizarrement, il a fallu que je la quitte pour avoir envie d’en reparler. Et puis c’est très concrètement lié au bassin d’emplois. En 2003, Mittal annonce la reprise d’Arcelor, et voilà un homme seul à la tête d’une entreprise de 9 000 personnes.

 

« Il y a deux entourloupes »

 

Parlons donc de Mittal. Comment vous êtes-vous renseigné sur cet homme ?

 

Je suis très paresseux comme romancier. Je suis curieux, je lis beaucoup, mais je ne me documente pas. Mittal m’intéressait donc j’ai fait des recherches, mais rien de poussé : mes sources sont faciles. Il ne s’agissait pas pour moi de faire des révélations sur Mittal ou de l’attaquer. En fait, je me suis documenté du point de vue de Richard, j’ai cherche ce qui me serait utile pour l’intrigue, rien de plus.

 

Au départ, le roman s’intitulait « L’Homme qui valait 45 milliards ». Vous pensez faire évoluer le titre régulièrement ?

 

Début 2008, la fortune de Mittal était estimée à 45 milliards de dollars. A ce jour, elle est passée sous les 20 milliards. Il reste tout de même l’homme le plus riche d’Angleterre. Mais on ne changera pas le titre s’il y a des rééditions ou des reprises en poche !

 

Il arrive bien des malheurs à Mittal dans votre roman. Comment vous est venue cette idée du kidnapping ?

 

Tout d’abord, c’est une bonne situation pour lancer une histoire. Mais je n’avais pas envie de mettre en place le rapport de force habituel : les ravisseurs ne sont pas là pour des raisons financières. Le rapport est donc totalement décalé. Et la seule personne assez allumée pour entreprendre ça sans se rendre compte de ce qu’il fait, c’est Richard.


Bien sûr, l’histoire n’est pas vraiment crédible : il y a deux entourloupes. D’une part, Mittal n’accorde jamais d’interview et d’autre part, je pense que son système de protection est beaucoup plus élaboré que ce que j’imagine.

 

J’ai l’impression que vous ne détestez pas totalement cet homme…

 

Ah non, je n’ai pas haine ! J’aime bien les gens, moi. Je suis très révolté, mais je ne déteste personne. Quelque part, je le plains parce qu’il n’est pas le seul responsable.

 

Vous êtes pourtant plus radical avec lui dans votre roman !

 

Bien sûr ! C’est beaucoup plus amusant d’être caricatural. Et encore, je lui avais fait subir bien pire  dans la première version du livre.

 

« Les héros ne me passionnent pas »

 

En fait, Mittal est loin d’être le personnage principal de votre roman. Les « petites gens » vous intéressent beaucoup plus, non ?

 

Les petites gens, ce sont MES personnages. Les héros ne me passionnent pas. Nous sommes nés dans un monde où est passé Gaston Lagaffe. Le héros d’aujourd’hui, c’est Pascal Brutal : un type complexé, qui remet tout en question.

 

En littérature, ce qui m’intéresse ce sont les personnages aux enjeux palpables. Ainsi que les endroits où la vie bifurque. Dans la vie, on peut suivre les grandes routes qui vont toujours tout droit, ou être amené à bifurquer ; ce sont ces instants que je trouve passionnants !

 

Richard, le personnage qui kidnappe Mittal, lui, a décidé de bifurquer !

 

Richard est un personnage qui essaie de se bouger. J’ai beaucoup de sympathie pour lui. Son rôle, c’est de mettre du désordre là où il y a trop d’ordre. Je n’ai pas eu envie d’écrire une fable, une histoire à la Nothomb ou à la Lévy. Il ne s’agit pas d’une belle histoire ; la volonté ne suffit pas pour trouver la bonne solution parce qu’il n’y a pas de bonne solution. Le rôle de Richard, dans ce livre, c’est de poser des questions, avant tout.

 

Richard est un personnage burlesque. Nous avons en Belgique une grande tradition de bouffons qui me tient à cœur. Ça ne résout rien de jouer le fou du roi, mais c’est un contrepied essentiel qui renverse les valeurs. Et Richard est l’héritier de ces personnages.

 

Richard, dans sa démarche, est un peu dans ma position en tant que romancier : nous avons un champ largement ouvert devant nous, nous pouvons nous poser beaucoup de questions. En plus, par son intermédiaire, je peux ouvrir mon livre au sujet de l’art contemporain qui m’intéresse vraiment.

 

« C’est pour de faux »

 

Votre livre est traversé par des personnages secondaires comme Jean-luc Moens et son père, ou la jeune Nafisa. Mais ne font-ils vraiment que traverser le roman, et sont-ils si secondaires ?

 

Dans la fiction, je n’aime pas les personnages accessoires qui interviennent juste comme ça, pendant un moment. J’avais envie d’écrire un livre dont j’assumerais tous les personnages. J’ai dressé le portrait d’une Europe industrielle qui ne montre pas seulement l’ouvrier licencié, qui se veut « intergénérationnel », même si je n’aime guère le mot. Avec l’idée que chacun peut s’en sortir : tout le monde a le droit d’être heureux, et tout le monde peut y arriver.

 

« L’homme qui valait 35 milliards » dégage un immense respect pour l’Homme…

 

Oui, c’est un roman fort d’un point de vue idéologique, qui veut parler du monde d’aujourd’hui et aider les gens à gagner confiance en eux. Donc oui, c’est un roman engagé, même s’il ne faut pas s’y tromper : je ne suis pas là pour faire passer des messages, seulement pour faire passer un bon moment !

 

Pour aider le lecteur à passer un bon moment, vous avez bâti un savant jeu de notes en bas de pages, dans lesquels les personnages commentent le texte. La littérature est-elle (aussi) un jeu ?

 

Quand je referme des livres comme « La vie mode d’emploi », de Pérec ou « L’employé » de Sternberg, je me dis : c’est aussi ça, un roman. L’idée des notes en bas de pages m’est venue après avoir lu Mark Z. Danielewski. Ça reste un jeu extrêmement évolué.

 

Et puis je continue à jouer aux Playmobiles ! J’apprécie la littérature qui garde ses distances par rapport à ce qu’elle fait. Prendre du recul est une forme de politesse. J’essaie de conserver un second degré, de ne pas tomber dans la prétention. Tout ça, au final, c’est pour de faux. J’aime bien les polars de Pouy ou de Daeninckx. Ils oscillent, comme mon livre, entre l’engagement et le plaisir de raconter des histoires.

 

Le site de Nicolas Ancion est ICI.

Pour voir la bande-annonce de « Nous sommes tous des Playmobiles » c'est ici :

 

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Published by Olivier Quelier - dans Critique littéraire
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