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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 21:33

C’est une étrange fable que nous a concoctée Emmanuelle de Boysson avec son nouveau roman, « Le Bonheur en prime » (Flammarion). Qui le lirait d’un œil distrait en retiendrait stéréotypes et conventions, passant à côté de l’essentiel : si l’auteure utilise personnages et situations convenus, c’est pour mieux en jouer, non sans rouerie, à l’image de la figure centrale de son livre, Jules Berlingault.

 


Par Olivier QUELIER.

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Riche et excentrique octogénaire, l’homme d’affaires Jules Berlingault, féru d’art, de littérature et de malices a pour majordome le sombre Gaspard, compassé dans sa tenue de domestique et le silence d’un tragique secret. Berlingault pourrait se contenter de profiter de sa fortune et des plaisirs de la bonne chère, partageant son temps entre Paris et l’île de Ré.


Un étrange marché


Mais quand il croise, dans son immeuble, quatre voisins malheureux, perdus, désemparés, son goût du jeu prend le dessus. Car Jules Berlingault est un homme « plein de bonnes intentions » qui se considère un peu « comme le gardien du temple ».


Il leur propose donc un étrange marché : si ce couple en crise, cet écrivain en panne d’inspiration et cette jeune femme suicidaire parviennent à s’entendre, à s'unir et à prouver qu’ils sont heureux, il leur léguera sa fortune.


L’idée n’est pas du goût de Gaspard, au service de Monsieur depuis une trentaine d’années, qui espère bien obtenir l’héritage promis – à condition, cela dit, que le projet du Pygmalion capote… ce à quoi il va s’employer durant le séjour de la tribu à l’île de Ré.


Il faut laisser au lecteur le plaisir de découvrir la suite de l’histoire. Car même si Gaspard considère que « l’optimisme effréné » de son patron « frise le gâtisme » et qu’il fera tout pour mettre au jour « les brouilles et embrouilles » des invités, il se pourrait qu’à jouer un rôle, chacun finisse par l’endosser pleinement…


En ces temps de bonheur imposé comme une valeur refuge de la vie – et de la littérature –  Emmanuelle de Boysson réussit à installer puissance et profondeur dans son texte, à instiller du tragique dans sa comédie – à moins que ce ne soit l’inverse.


Générosité sans bornes

Le lecteur n’aura pas forcément beaucoup de sympathie pour ces personnages qui, tous, ont des défauts. Mais il éprouvera une énorme sympathie pour l’auteur, dont on sent qu’elle tire bien des détails, des décors, des noms, des traits de caractère de sa vie quotidienne.


Peu importe que Jules Berlingault ait la silhouette d’un grand journaliste et essayiste important dans la carrière d’Emmanuelle de Boysson ; que le chat du livre porte le même que celui du regretté Bernard Frank . Ce qui compte, c’est qu’avec sa générosité sans bornes, son plaisir d’écrire, son énergie et son goût pour la fantaisie, la romancière entraîne son lecteur non dans une petite ballade anodine en terrain connu, mais sur le chemin buissonnier d’un pastiche malin et salvateur, d’une satire qui réjouira les uns, amènera les autres à s’interroger sur leur vie... et les derniers à profiter du bonheur. Le talent et le sourire en prime !


PS. Fargo Prod a acheté les droits d'adaptation télé du « Bonheur en prime ». A suivre !


« Le Bonheur en prime » d'Emmanuelle de Boysson. Flammarion. 2014. 18€.

 

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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 20:51

Dieu sait – et pas que Lui : ma femme, qui s’en accommode ; mon ex beau-père qui maintenant s’en fout ; ma boulangère, qui en discute volontiers ; mon libraire, qui s’en réjouit souvent ; mes étudiants qui, chaque année, écrivent à sa manière  – Dieu, donc, sait que j’aime Philippe Delerm. Et depuis longtemps. Il y a quinze ans (au diable la coquetterie) je chroniquais déjà « Mister Mouse ou La métaphysique du terrier », me régalais de ses « Paniers de fruits » et bien sûr j’avais déjà succombé, comme des centaines de milliers de lecteurs, à sa « Première gorgée de bière… ».

 


Depuis, ses différents « fragments », comme il les nomme, font ma joie et l’objet d’ateliers d’écriture toujours passionnants. Bref – et j’ai bien conscience que j’aurais pu le formuler en quatre mots : j’aime Philippe Delerm.


J’aurais aimé aimer


C’est dire que j’attendais avec impatience son nouveau roman, « Elle marchait sur un fil » (Seuil) l’histoire de Marie, une femme dans la cinquantaine qui se retrouve seule pour entamer la deuxième partie de sa vie. J’aurais aimé, vraiment, aimer le livre de Delerm. Il y parle de thèmes qui lui sont chers : la solitude, les petits bonheurs, le théâtre, l’âge qui vient…


Mais j’eus beau m’y reprendre à quatre ou cinq reprises, à chaque fois le livre me tomba des mains. Personnages sans épaisseur (Marie comprise), sentiments et situations convenus que l’absence de grâce dans l’écriture ne peut renouveler. La lenteur revendiquée que l’auteur ne maîtrise plus sombre dans l’ennui, dans la pose affétée et les quelques tentatives d’aphorismes sombrent dans l’inachevé.


Sans charme


L’histoire passe, sans nous, sans ce charme qui opère si souvent, qui rend Delerm attachant et inimitable, patient découvreur des microscopiques chefs-d’œuvre du quotidien.


J’aime Philippe Delerm. Trop pour passer sous silence ma déception face à « Elle marchait sur un fil ». Trop pour ne pas replonger dans des bonheurs tels que « Le Portique » ou « Le Trottoir au soleil ». Trop pour ne pas attendre avec impatience son prochain roman.  


Olivier Quelier.


« Elle marchait sur un fil » de Philippe Delerm. Seuil, 17€.

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9 juin 2014 1 09 /06 /juin /2014 18:22

sans-titre.pngLes voyages, les civilisations, les langues, française et étrangères, vivantes et mortes.

 

Les « Pensées simples » de Gérard Macé (2011) offrent au lecteur autant d’annotations légères ou développées, anecdotiques ou profondes qui dessinent l’unité de ce livre.

 

Poète, essayiste, traducteur et photographe à la bibliographie très fournie – plus d’une quarantaine d’ouvrages en quarante ans d’écriture, dont « Le Goût de l’autre » (2002) – Gérard Macé propose avec cet essai les fragments et les bribes d’un esprit aussi éclectique qu’éclairé.

Olivier Quelier.

 

Quelques extraits choisis

« Je me souviens de Jean Tardieu imaginant, au cours d’une conversation, qu’on pourrait payer des chômeurs, des retraités, des étudiants pour lire dans les maisons d’édition les livres que personne de réclame jamais ».

« [Je suis devenu myope. Depuis, je n’ai plus quitté mes lunettes.] J’aime la netteté des mots et des choses, ce qui ne veut pas dire que le monde est devenu clair ».

« La poésie exagère, mais elle dissipe aussi les illusions. »

« On n’aurait jamais imaginé les tapis volants, si l’on n’avait d’abord inventé le livre. »

« J’écris contre les pères ornés de majuscules, les dieux qui sèment la terreur, les rois qui font si bien en littérature, comme les anges selon Flaubert. »

 « Pensées simples » de Gérard Macé, éditions Gallimard 17.90€.

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 20:31

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Mon chat, fin lettré – il adore Colette et Céline – a pour livre de chevet le « Dictionnaire amoureux des chats », de Frédéric Vitoux (il le feuillette chaque jour, Brassens en fond sonore) – mon chat donc, m’a conseillé de lire le bref mais charmant et érudit « Éloge du chat » signé Stéphanie Hochet.

 

Mon chat – notez au passage qu’il se nomme Caramel et, surtout, remarquez qu’il m’autorise dans sa grande mansuétude l’emploi de l’article possessif à son endroit (c’est dire s’il m’apprécie) – mon chat, disais-je, m’a tiré de mon oisiveté pour m’inciter à écrire la chronique de cet ouvrage à la gloire de son espèce animale (sans oublier de me faire remarquer mes nombreuses répétitions du mot « chat » dans les lignes précédentes…).

 

Paradoxe

 

Stéphanie Hochet constate avec justesse que le statut du chat est paradoxal. L’animal lui-même est un paradoxe : prédateur fin et élancé à l’élégance du tigre, il apparaît en littérature (chez Rabelais et La Fontaine) comme un gras hypocrite plein de fatuité et d’arrogance. Mazarin et Richelieu aimaient les chats : le parallèle entre eux est troublant.

 

Flexible, souple, fin gymnaste, le chat ne doit pas son règne au hasard. « Il est le fruit d’une longue évolution et d’une collaboration avec l’humain » note Stéphanie Hochet. Peut-être d’ailleurs l’a-t-il assis sur une spécificité : « Le chat séduit, le chat exaspère, le chat est un continent noir immergé dans notre inconscient ». Le chat, donc, « est un animal féminin ».

 

Pas replet

 

Un long chapitre est consacré à cet aspect essentiel : le félin – la féline – est tout de caresses, de volupté, de séduction. L’auteur argumente son sujet avec force référence à la littérature, au cinéma, au langage populaire. De l’amour à l’hystérie, de l’affection à l’érotisme, il n’y a qu’un pas…

 

Vous comprendrez, chère Stéphanie, que je passe sous silence les pages consacrées au « replet ». Même sous couvert de métaphysique ou de religion, le poids (j’ose à peine écrire le mot) est entre Caramel et moi source de longues négociations, de rouerie souvent, de conflits parfois. Et les images de Bouddha, de Garfield et du Chat de Gelück ne par…

 

- D’accord Caramel, « je deviens lourd, là ». Quel humour, ce chat…

 

Et Dieu dans tout cela ? Il se pourrait bien que, dans son essai, Stéphanie Hochet nous révèle la preuve que « le chat est Dieu ». On comprend, au fil des pages, qu’à observer les chats, on en vient à observer les hommes. C’est dire si le projet est d’envergure. L’auteure s’y attelle avec modestie, pertinence et concision, sachant qu’il faut laisser à ce « transgresseur par excellence » sa part de mystère et de fantasme.

 

Caramel s’est assoupi sur une anthologie de textes de Raymond Devos. Le soleil, par la fenêtre, chauffe son pelage. Il ronronne, serein.

 

Mon chat, c’est quelqu’un.

 

Olivier QUELIER.

 

« Éloge du chat » de Stéphanie Hochet, éditions Léo Scheeer (Anima). 15€.

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 18:28

Jean Rouaud, prix Goncourt avec « Les champs d'honneur » (1990) poursuit sa méditation autobiographique. Dans un style magnifique, « Un peu la guerre » raconte comment on infuse à son insu dans le caractère et l'histoire d'une région. Récit de formation, ce troisième volet de « La vie poétique » revient sur la volonté opiniâtre d’un garçon de « Loire-Inférieure » décidé à devenir écrivain malgré « la mort du roman ».


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Photo : JF Paga.


Propos recueillis par Frédérique Bréhaut

 

Celui que Jean-Louis Ezine appelle « le Beethoven des dépressions atlantiques » distille sur le ton de la douceur obstinée, sa quête d'une identité.


Vous écrivez « On s’emmène partout avec soi et avec soi l’empreinte des siens ». C’est la trame de votre travail mémoriel ?


Le lieu de naissance implique un héritage avec lequel on doit composer sans se laisser écraser. C’est un bagage. Je viens de Campbon, un coin rural, conservateur, catholique, où l’empreinte de la chouannerie était restée très forte. Les récits des guerres de Vendée ont accompagné mon enfance. On désignait encore aux écoliers le vallon de Savenay où s’est terminée la Virée de Galerne. Cette part d’histoire appartenait à la fois à mon héritage familial et à la mémoire collective.


Vous évoquez aussi vos années universitaires à la faculté de Nantes.


A l’époque, Nantes est une jeune université assez peu considérée. Sorti de mon collège Saint-Louis de Saint-Nazaire, le contraste est fort. Je rencontre une autre mémoire collective, façonnée celle-ci par les étudiants des années 68. Loin du socle de la chouannerie, je découvre les idéologies en kit qui circulaient alors, marxisme en tête. Un choc culturel ! Où trouver sa place ? Seule l’écriture permet d’inventer ses propres territoires.


Au moment où vous arrivez à la fac pétri d’ambitions littéraires, on proclame la mort du roman.


J’arrivais avec l’idée conventionnelle d’une littérature faite de belles phrases, et j’apprends que « le roman est mort ». A 20 ans, on n’a pas envie d’aller vers les ringards ; ça m’a déstabilisé. Il m’a fallu dix ans pour tracer mon chemin. J’ai publié mon premier roman tardivement, à 37 ans, trop occupé à l’idée de me défaire d’une idéologie littéraire. Par crainte d’être rangé parmi les réactionnaires, il fallait être subversif. Mais ce qui peut s’appliquer à l’art ne fonctionne pas forcément en littérature. Si le nouveau roman a eu du bon, il avait aussi ses limites.


Que gardez-vous de votre région natale ?


Le contraste de Campbon la rurale prise entre Saint-Nazaire, la ville rouge, autant dire le diable, et Nantes la bourgeoise, un peu méprisante vis-à-vis de la ville ouvrière. D’un côté les magasins chics, de l’autre les ouvriers qui ne vont pas à l’église mais qui fabriquent des paquebots aux lignes magnifiques. Je suis composé de tout cela à la fois. J’ai vendu la maison natale il y a quatre ans et j’ai fait en sorte de couper certains liens avec Nantes. Je suis parti voici maintenant 40 ans et je ne veux pas devenir le Nantais de service.

 

« Un peu la guerre » (Grasset). 245 pages. 18 €.

 

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 18:45

Carole Zalberg revient avec 72 pages effilées comme des lames, 72 pages qu’on lit en apnée, suspendu entre la supplique d’un père et la voix de sa fille Adama. L’une vient des profondeurs de terreurs indicibles, l’autre est hérissée de rage enfantine et dangereuse.


Une chronique de Frédérique Bréhaut

 

Feu.jpgAu premier soir de l’emprisonnement d’Adama, l’homme parle enfin, remonte vers la tragédie originelle. Ce pourrait être le Rwanda hier, la Centre Afrique ou le Congo aujourd’hui. Un père et sa fille à peine née échappent à l’incendie de leur village sacrifié par la guerre.

 

Pendant des semaines, chaque heure de leur fuite sera une question de survie. Le monologue du père retrace le sursis conquis kilomètre après l’autre, peau contre peau, jusqu’à l’arrivée en France, un pays dont il n’avait jamais rêvé.

   

Au bout de l’exil, une banlieue, un métier, et puis Adama, devenue adolescente parmi des filles de la cité qui n’ont pas froid aux yeux. Nabila, Zora et Adama. Les « PrincessA », gamines écorchées et impulsives, guerrières de pacotille qui ne sont que rage, trois flammèches d’un incendie qui se nourrit de lui-même avant de se propager un jour, bien réel cette fois, dans une cage d’escalier. Le désastre pour une histoire de baiser volé.

 

Récit d’exil

 

La romancière tresse la trame de la tragédie, alternance de fils sombres et colorés comme les langues du père et des Princesses. Celle du père, belle de douleur et de désarroi, lourde des silences accumulés; celle des filles, chœur animal au verbe vif, crépitant jusque dans ses anathèmes.

 

Des voix parallèles qui ne se répondent ni ne s’entendent. Entre le père et la fille, s’ouvre l’infinie distance entre deux mondes devenus étanches après avoir été viscéralement liés l’un à l’autre. 

 

Carole Zalberg allume des incendies avec ce récit d’exil et d’amour paternel, de gamines paumées qui craquent leur vie sur une allumette. A l’écoute des passés douloureux, l’écrivain poursuit une œuvre exigeante, peuplée d’êtres désemparés mais debout. 

 

« Feu pour feu » de Carole Zalberg. Actes Sud. 72 pages. 11,50 €.  

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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 18:47

« Mudwoman » est l’un des meilleurs romans de ces derniers mois. Avec sa silhouette d’anorexique dépressive sortie d’un tableau de Grant Wood, Joyce Carol Oates ne baisse pas la garde et, à 75 ans, offre l’histoire puissante de M.R Neukirchen, une femme de tête assaillie par ses fantômes au moment où elle pensait maîtriser le cours de sa vie.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.


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© Marion Ettlinger

 

Brillante philosophe, « M.R. » a su s’affranchir de ses origines en devenant la première femme présidente d’une université prestigieuse. Intellectuelle solide aux compétences reconnues, Meredith-Ruth se fendille pourtant en secret. Rêve ou réalité, elle revient vers un épisode enfoui de sa vie.

 

Enfant, sa mère démente a tenté de la supprimer en la jetant dans un marais des Adirondacks, comme un objet de rebut. Les journaux racontèrent alors l’histoire de « Mudgirl » (fille de la boue) qui n’a dû son sauvetage qu’au passage d’un jeune chasseur.

 

Elle n’est que doutes

 

Adoptée par un couple de quakers, Meredith trace son chemin à force de volonté. Pourtant derrière l’image policée qu’elle donne, elle n’est que doutes. En M.R., une femme de boue, « Mudwoman », sommeille.

 

Joyce Carol Oates maîtrise à la perfection ce voyage dans la tête d’une femme confrontée à un monde violent, sauvage même dès elle remonte vers les marais et l’enfance refoulée.

 

Observatrice d’une Amérique déboussolée, elle fustige un monde universitaire conservateur et dresse le portrait corrosif d’un pays prêt à s’adosser au mensonge d’armes de destruction pour justifier la guerre en Irak.

 

Des terreurs tapies

 

Comme souvent chez l’auteur de « Blonde », les lignes de faille personnelles et collectives se rejoignent. De marais inquiétants en décorum impressionnant de la résidence universitaire, Joyce Carol Oates alterne les atmosphères autour d’une héroïne aux identités changeantes. Sous le vernis des convenances, il reste des terreurs archaïques tapies.

 

Noir, tranchant, ce roman d’une bataille avec les fantômes tire sa force d’une héroïne jamais résignée.

 

« Mudwoman » de Joyce Carol Oates. Traduit de l’américain par Claude Seban. Philippe Rey. 563 pages. 24 €. 

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 17:56

C’est l’un des excellents romans de cette rentrée qui a divisé les jurés du Goncourt à l’heure de la dernière délibération. Par son ton vif, rapide, et par ce qu’il dit des masques de notre société, « L’invention de nos vies », de Karine Tuil, se dévore avec un plaisir carnassier.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

Tuil-c-JF-Paga---Grasset.JPGSam Tahar, brillant avocat français dans un cabinet new-yorkais, affiche tous les codes de la réussite sociale. Un beau mariage avec une héritière juive, des costumes sortis des mains des meilleurs faiseurs, une aisance naturelle née de l’intelligence lorsqu’elle s’allie à l’argent et à un physique de séducteur.

 

La réalité se révèle pourtant différente de cette façade théâtrale. Le « Sam » Tahar qui navigue avec aisance dans la grande bourgeoisie juive new-yorkaise, s’appelle en réalité Samir, jadis gamin de banlieue d’origine musulmane élevé par sa mère. Dans une société où la discrimination bride les ambitions, le tremplin tient aux deux lettres amputées d'un prénom.

 

Vingt ans auparavant, Samir l’étudiant fréquentait Samuel Baron, son meilleur ami, fils d’intellectuels juifs qui se rêvait écrivain, et Nina. Entre les deux garçons, la sublime Nina hésitait.

 

Rastignac sorti de Sevran

 

Puis, Nina a choisi. Avec Samuel devenu éducateur dans une cité, ils ont oublié Samir jusqu’à cette soirée où Samuel le reconnaît dans un reportage sur CNN. Samir sous le nom de Sam Tahar se flatte d’une biographie généreusement empruntée à celle de Samuel.

 

Depuis vingt ans, le Rastignac sorti de Sevran vit dans une imposture. Opportuniste, il s’est glissé dans l’identité de son meilleur ami afin de gommer le handicap de son vrai patronyme. Sa carrière, sa réussite sociale, ont encouragé voire légitimé son emprunt. Mais lorsque le trio se retrouve, les façades s’effondrent.

 

Il y a une énergie folle dans ce roman porté par une langue rapide aux phrases tranchées dans le vif. Version contemporaine du jeune homme pressé, Samir agace et séduit. La construction impeccable du récit rythme une chronique contemporaine sur les codes de la réussite sociale.

 

Les trois amis de jeunesse se débattent avec leurs compromissions tandis que Karine Tuil fait valser les étiquettes.

 

« L’invention de nos vies » Karine Tuil. Grasset. 492 pages. 20, 90€.

 

  Photo © JF Paga

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 17:42

C’est fou ce que l’on apprend en lisant Michel Pastoureau. L’historien spécialiste des couleurs publie son troisième beau livre consacré à cette passionnante étude. Après  "Bleu" et "Noir",  il revient avec "Vert", la plus ambivalente des couleurs.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut

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N’existe que ce qui est nommé. Ignoré des Grecs qui lui accordaient si peu d’importance qu’ils n’avaient pas de mots pour le désigner, le vert n’apparaît que tardivement dans la perception chromatique occidentale. Considéré comme une couleur barbare, le viridis latin peine à conquérir sa place.

 

Et lorsqu’il s’installe, sa position est (déjà) sujette à caution. Couleur préférée de Néron (qui n’est pas le plus vertueux des Césars), les vêtements verts choquent les anciens de la Rome impériale qui dénoncent son caractère tapageur.

 

Ainsi observé à travers les millénaires, de son absence sur les grottes de Lascaux à ses propriétés jugées apaisantes depuis deux siècles, couleur vénérée de l’Islam, le vert traverse une histoire tourmentée liée à son caractère instable. En effet, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les peintres se plaignent de cette couleur difficile à travailler et les teinturiers se débattent longtemps avec les pigments délicats à fixer.

 

Les yeux verts

 

Couleur de la fougue juvénile mais aussi du désordre, emblème courtois auprès des chevaliers qui s’en parent, mais aussi référence du bestiaire démoniaque et des malfaisants, le vert oscille sans cesse sur la bascule des valeurs morales.

 

Au Moyen-Age, les yeux verts ont la sinistre réputation de trahir la part vénéneuse. A peine le vert est-il réhabilité en symbole de courtoisie, derechef, il dégringole au XIVème siècle au rang de couleur dangereuse. On l'associe à l’avarice (couleur de la table des changeurs), à l’envie. Sous l’influence de la Réforme, le vert devient couleur de papiste, donc déshonnête.

 

Si l’Antiquité lui prête des vertus médicinales (d’où les croix vertes des pharmacies), le Moyen-Age puis l'époque Moderne l'assimilent aussi aux poisons. Le vert est à la fois le mal et le remède.

 

Vert impérial

 

Quand au XVIIIe, on maîtrise enfin la couleur grâce au mélange du jaune et du bleu, le statut du vert change. Il devient positif. Couleur de la permission (« Donner le feu vert »), le vert se hisse au rang de couleur impériale sous Napoléon qui l'adorait au point d'exiger une décoration de cette teinte dans sa réclusion de Sainte-Hélène.

 

Grâce à Michel Pastoureau, le voyage est curieux. On apprend pourquoi le vert est maudit au théâtre et comment, deuxième couleur préférée derrière le bleu, le vert connaît une promotion positive, de Babar à Matisse, jusqu'à sa mission contemporaine de sauver la planète sous l'emblème de l'écologie. Lourde tâche pour une couleur.

 

« Vert, histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau. Seuil. 39 €. 

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 17:53

Tandis que l'Académie Goncourt vient de couronner « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaitre, paraît en poche chez Babel le prix Goncourt 2012, « Le sermon sur la chute de Rome », de Jérôme Ferrari.

 

Par Frédérique Bréhaut.


Le-sermon.jpg.gif« Pour qu'un monde nouveau surgisse, il faut d'abord que meure un monde ancien. Et nous savons aussi que l'intervalle qui les sépare peut être infiniment court ».

 

Jérôme Ferrari est un guetteur de royaumes au bord de la chute quand les mécanismes du déclin se mettent en marche jusqu'à l'anéantissement.

 

L'empire de Matthieu et de Libero est minuscule. Il tient entre les murs du bistrot d'un village corse paumé. Liés comme les deux doigts de la main, tous deux viennent de plaquer leurs études de philosophie à Paris pour prendre la gérance d'un bar au nom d'un retour vers l'authentique.

 

Secrète rancœur

 

Jadis, Marcel, le grand-père corse de Matthieu, avait mis tous ses rêves dans la distance qui l'éloignerait de son île.

 

Ses espoirs se sont effondrés avec la fin des empires coloniaux, l'histoire s'est écrite sans lui et il en garde une secrète rancœur. Peut-être est-ce pour cela qu'il soutient son petit-fils avec la joie mauvaise de ceux qui se vengent de leurs échecs sur d'autres. Ce taiseux sait que Matthieu se brûlera les ailes dans une aventure sans envergure, avatar d'une lignée corse qui s'émiette.

 

Marcel a vu juste. Le bistrot, réceptacle médiocre d'un monde miniature, sombre à l'arrivée des armes à feu et des filles faciles. Autour du comptoir, les idéaux des apprentis philosophes ne résistent pas à l'émeri de l'ordinaire. Il y a quelque chose de pathétique dans leur aveuglement, dans ce choix d'une vie sans éclat ni intérêt dont on devine qu'elle avance vers une tragédie.

 

Fins irrémédiables

 

Empire contre empire, le texte habité par la présence fugace de Saint Augustin avec son sermon sur la chute de Rome, emporte vers les courses à l'abîme et les fins irrémédiables. 

 

Réflexion sur la place de chacun, sur la quête du « meilleur monde possible », le roman est porté par une phrase au pouvoir magnétique. Le souffle admirablement maîtrisé donne toute sa force à la violence parfois ironique de cette chronique du déclin adoucie par une profonde humanité.

 

Un si bon roman ne méritait pas couverture aussi laide dans sa version poche.

 

« Le sermon sur la chute de Rome » de Jérôme Ferrari. Babel. 

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