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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 14:39


Une chronique de Frédérique Bréhaut.


"J’en ai assez". Ce 14 juillet dans le Médoc, après 33 ans de vie commune, Mylena jette l’éponge. La formule est de circonstance lorsqu’il s’agit d’exprimer la lassitude d’une vie passée auprès d’un buveur invétéré.

 

Face à cette déclaration d’abandon, le narrateur, écrivain épuisé par l’alcool, sent venir le naufrage. Il est temps de sauver ce qui peut l’être, à commencer par l’estime de soi, de reconquérir l’amour de sa femme et le pardon de sa fille. Ironie de cette quête vers la sobriété, c’est dans les vignes où il accomplit un labeur harassant d’ouvrier agricole qu’il va chercher le remède à son mal. Entre le zinc du bistrot local et Pamela, Hortense ou Laurence, ces parcelles de crus bourgeois aux noms féminins, Eric Holder suit des hommes dévorés par leur passion, celle de l’ivresse désenchantée pour l’un, de la vigne pour l’autre. Le narrateur en quête d’un ring où assommer sa dépendance et le vigneron habitué à faire plier les hommes comme les ceps sous sa loi, nouent des rapports ombrageux.

 

"Bella Ciao" en atteste. Eric Holder est un écrivain précieux. En cette voix tenace, les existences trébuchantes aux trajectoires incertaines tiennent le plus attentif des interprètes. L’auteur de "L’homme de chevet", de "Mademoiselle Chambon" (bientôt au cinéma), de nouvelles vagabondes aussi, retrouve la fraternité des éclopés. Il y a du ravaudeur chez ce conteur capable de repérer les motifs les plus émouvants dans des vies effilochées. Ce don touche jusqu’aux seconds rôles, toujours magnifiques à l’image de Lizzy qui épuise sa vie à éviter le travail ou de Colette, si émouvante dans sa dégringolade.

 

Aussi précis lorsqu’il raconte les corps meurtris par la taille des carassons (piquets de vigne) qu’émouvant dans la lettre d’un père abîmé à sa fille, Eric Holder saisit avec la même justesse la nuance d’un cil changeant et les dégrisements. La grâce d’une écriture pour esquisser l’essentiel, ce qui chaque matin donne l’envie de commencer une nouvelle journée.

 

"Bella Ciao" par Eric Holder. Seuil. 147 pages. 16 €.

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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 19:31

New York, 1909. Sigmund Freud, accompagné de son ami Carl Jung, donne une série de conférences à Manhattan. La psychanalyse commence à connaître un certain retentissement et cette tournée doit asseoir les fondements de la théorie freudienne. Dans une Amérique puritaine qui refoule la sexualité, le succès de scandale est rapide et immense.

S’appuyant sur ce fait réel, Luc Bossi construit un thriller très malin. Son idée de départ est simplissime : et si, profitant de son séjour aux Etats-Unis, Sigmund Freud utilisait son génie scientifique pour résoudre une affaire criminelle ? Simple et, à défaut d’être géniale, riche d’un formidable matériau romanesque.

La réussite de ce premier roman tient dans la capacité de Luc Bossi, homme d’images, à utiliser au mieux les paradoxes et les contrastes dont il dispose : Freud et Jung, entre figure paternelle et fils chéri, entre quinquagénaire conservateur et séducteur irrationnel, prennent des allures de Laurel et Hardy. La psychanalyse, dans ce qu’elle a d’intellectuel et d’intime, va servir de clef à une histoire rocambolesque en diable, pleine de rebondissements et de courses poursuites. Le tout mené à un rythme haletant qui décoiffera les esprits chagrins habitués à ce que nul écrit ne vienne déranger leur chevelure plaquée.

Les autres finiront le roman ébouriffés, un rien tournis comme à la descente d’un grand-huit. Et ne bouderont pas leur plaisir. Certes, l’écriture recèle parfois des naïvetés de débutant. Mais cette affaire de meurtres rituels dans une Amérique naissante, parmi les gratte-ciels en construction ; cette lutte sans merci pour faire de Manhattan « la ville la plus élevée du monde » et acquérir le pouvoir et la richesse qui en découleront ; cette histoire d’amour impossible entre Freud et sa patiente Grace Korda, la fille de l’un des hommes les plus puissants de New York qu’elle a retrouvé assassiné dans sa chambre…  - tous ces ingrédients, mélangés avec l’enthousiasme, la générosité et le plaisir de Bossi, assurent au lecteur un bon moment de détente.

La seule ambition du romancier, grand connaisseur des écrits de Freud, qui a parfaitement compris que la psychanalyse, ce n’est que « des histoires d’enfance destinées aux adultes ».

 

Manhattan Freud, Luc Bossi, Albin Michel, 365 p., 19€.

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Published by Olivier Quelier - dans Critique littéraire
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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 11:21

Elle a des yeux bleus. Des bleus à l’âme et l’âme perdue. Stella décide de s’oublier dans une petite ville de bord de mer, abandonnant tout. Son travail, ses amis, ses amants. Elle trouve sa vie « mal fichue, injuste, montée à l’envers ». Alors pourquoi pas ici plutôt qu’ailleurs ? Les pieds dans le sable de son « désert affectif », ses habitudes aux Embruns, la brasserie du coin. Quelques traductions pour vivre. Un régime d’ascète. Une vie basse calorie. Une vie sans vie.

 

Et puis deux coups de sonnette à la porte de son appartement. Les sens en alerte. Un homme est là, « sur le paillasson ». Fred. Elle garde de lui des souvenirs tranchés. « Tout rouges ou tout noirs ». Eblouissements ou effondrements. Comme au casino. Pas de demi-teinte. Jamais de demi-mesure.

Fred était un compagnon fantasque et imprévisible. Père de deux enfants (de deux femmes différentes) que Stella a élevés comme les siens. Il était drôle, prévenant. Un joueur maladif, aussi. Dangereux même : il a escroqué Stella, a sombré dans la drogue… Elle ne retient de lui que la fraîcheur enfantine, plus que l’infantile malfaisance…

 

Fred lui propose de reprendre leur histoire. Elle dit non. Mais l’histoire reprend. Stella s’effraie, s’enfuit. Il la rattrape, la regagne. Une vie douce s’installe, journées exemplaires. « De véritables publicités pour le mariage ». Plus de jeu, plus de drogue. Peu de sorties. Stella évite les enfants de Fred : elle se sent mal à l’aise en leur présence, un rien coupable…

 

Stella et Fred ne vont plus guère aux Embruns, ils travaillent à la maison, paisiblement. Alors pourquoi ce sentiment de malaise qui sourd parfois d’un silence, d’une posture de Fred ?

 

On peut reprocher à Annie Lemoine quelques faiblesses de style. Certes. Evoquer un roman de plus sur un couple qui se sépare, se retrouve ? Ce serait sous-estimer son sens du romanesque, occulter surtout la finesse de son écriture « blanche », limiter la force des mots qui, si peu nombreux, disent tant de la vie. De ces êtres qui se désirent puis se déchirent. Et qui continuent… peut-être.

 

Que le jour recommence, Annie Lemoine, éditions Flammarion, 135p, 15€.

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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 16:30

Le mépris ou la méprise. Voilà ce que risque le premier roman exigent de Tiery Bourquin, intitulé « Le Frère préféré » (éditions Héloïse d’Ormesson). Il va  offusquer une société petite-bourgeoise dont les tabous scellent les fondements même de ses principes. Les bien-pensants  vont le rejeter avec dédain, écœurés qu’un auteur puisse ainsi  raconter un inceste entre deux frères sans rien cacher de ces corps nus et ouverts, offerts.

D’autres vont lancer le débat sur le sujet du livre : la fiction peut-elle ébranler tous les interdits ? Un tel ouvrage est-il malsain ou salvateur ? Est-ce de l’art ou de la cochonnerie ? Bien sûr, on va s’interroger. Quitte à se tromper de cible. Non pas la morale, mais la littérature. Non pas tant le sujet que la forme et le style.

L’histoire tient en quelques mots : un homme de vingt-trois ans retrouve à Paris son jeune frère. Ils vont passer sept jours ensemble. Sept jours à se balader, se posséder, à paresser et se caresser. Point final. Le reste n’est plus que souvenirs fantasmés et poésie. L’aîné rencontrera d’autres hommes, reviendra à Paris tout en écrivant un livre.

Est-ce là tout le poids du scandale ? Oui, et il ne pèse pas bien lourd. Certaines scènes sont crues, d’autres dérangeantes. Mais au regard de qui ? Pour l’auteur, qui ne cache pas le caractère autobiographique de ce récit, rien d’anormal. Même si, comme il l’écrit : « Pour l’heure, mon amour pour toi vaut quinze mille francs d’amende et cinq ans d’incarcération ».

Mais c’est le mélange des genres, plus que des humeurs, qui pose problème. L’histoire d’amour occupe au final peu de place. Suivent les errances du narrateur, puis  une « mise en abyme » où il évoque le livre qu’il va publier, réfléchissant à son aventure et à sa perception par les autres.

Faiblesse de la construction, donc, qui fragilise le récit et perd le lecteur. Pourtant le dernier tiers du livre est le plus réussi. Bourquin possède un réel talent pour l’invective et la virulence. Un style rageur, pugnace, qui sombre parfois dans un lyrisme outrancier, mais possède une réelle force, vibrante, vivante qui évoque Rimbaud et le vent poétique de la révolte.

« Le frère préféré » contient quelques phrases ratées : « Tu débondas, sans doute ni orgueil. Tes tesselles, promesses de vie, sabordèrent la société abacule des touristes japonais aux pieds écœurés par ta mosaïque ». Mais elles s’effacent vite devant de magnifiques aphorismes (« Les enfants ont une pudeur étrange, que contredit leur jeunesse » ; « C’est effrayant, les fils de paysans embourgeoisés ! Ils font leur la puanteur des plus grands, sans jamais rien perdre de leur odeur d’origine »).

Au-delà de ses qualités et de ses défauts, Tiery Bourquin possède une vraie voix, sincère, touchante et tranchante. Et d’une tragique lucidité : « En définitive, le livre d’un écrivain n’est lu que par ceux qui l’approuvent. Ceux qu’il devrait déranger ne le lisent pas, très logiquement, ou font semblant. C’est pourquoi on écrit pour ses proches, ses parents qui, trop curieux de votre ouvrage, seront à peu près les seuls à s’y confondre dans la peine ».

 

Tiery Bourquin, Le Frère préféré, éditions Héloïse d’Ormesson, 232 p, 18€

 

Editions Héloïse d'Ormesson

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 08:24

Les miscellanées constituent un recueil de textes divers et variés, que l’on nomme plus simplement des « mélanges ». Le terme a connu un retour en grâce depuis le succès des « Miscellanées de Mr Schott », énorme best-seller en Angleterre puis dans le monde entier.

Joseph Vebret, homme de toutes les lettres, a publié récemment « Friandises littéraires » (éditions Ecriture). Couverture reliée et jaquette élégante : l’ouvrage est, déjà, un bel objet. Publié dans un format semi-poche qui permet de l’avoir toujours sur soi, histoire de s’y plonger, quand en vient l’envie, comme en un vieux grimoire riche de la magie des lettres.

 

En habitué des anthologies, Joseph Vebret assume. Dans les « Friandises littéraires », les auteurs sont présentés « sous un angle plus quantitatif que qualitatif, listés, synthétisés, montrés du doigt ». C’est la loi du genre. Mais « qui aime bien châtie bien », précise-t-il : « Cette mise en fiches exalte, avec tendresse et admiration, leur immense talent et leur incroyable force de travail ».

Voici donc réunies, en un volume, les réponses aux nombreuses questions que nul ne se posera jamais sur la littérature. Certaines entrées –rares, il est vrai– restent classiques : liste de paronymes (mots presque homonymes que l’on confond souvent) ; liste de termes dont le genre pose toujours problème (un ou une apogée ?) figures de style et, bien sûr, l’incontournable questionnaire de Proust.

D’autres fournissent de véritables mines de renseignements sur tous les aspects possibles et même pas imaginables de la vie littéraire et éditoriale. Et puisque ces « Friandises »  dégoulinent de listes ; en voici une, très courte, illustrant la variété de l’ouvrage :

les nègres d’Alexandre Dumas

les 27 pseudonymes de Georges Simenon

les dix derniers cas connus de plagiats et de contrefaçons

les écrivains qui se sont suicidés, de 494 avant Jésus-Christ à 2008

les quatre cas de démission de l’Académie française

quelques-uns des néologismes de Marcel Proust

les cinquante livres préférés des Français

Enfin, ce livre contient de véritables petites pépites, qu’il faut se laisser le plaisir de découvrir au hasard des pages :

le homard de Gérard de Nerval 

les échanges de poèmes coquins entre George Sand et Alfred de Musset 

les scandales liés au prix Goncourt 

quelques menus des membres de ce jury

Les fans de Harry Potter trouveront même les listes des étudiants de l’école de Poudlard et de tous les sortilèges !

Bref, un savoir aussi inutile qu’indispensable !

 

« Friandises littéraires » de Joseph Vebret, éditions Ecriture, 2008. 17,95€. ISBN 978-2-909240-84-8

 

Le site de Joseph Vebret est ICI.

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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 08:45

Le sommaire, déjà, résonne comme une chanson : Paris l’histoire, Paris les montagnes, Paris les rues, Paris les jardins, Paris la Seine, les ponts, les canaux, Paris le métro, Paris le vent… C’est un tour de la capitale en quatre-vingts poèmes que propose Jacques Jouet dans cette anthologie « à l’usage des flâneurs » publiée aux éditions Parigramme.

 

« Poèmes de Paris » est un petit ouvrage souple et léger comme un baluchon de rimailleur oublié. Aussi indispensable pour se balader dans la ville et se perdre aux pas des femmes que pour la bailler belle à tous les grise-mine, pisse-froid et autres faces de Carême. Le livre n’est ni triste ni gai, ni ode radieuse ni  sévère diatribe… Il respire l’humeur de Paris, ses rires et ses merdes, ses filles de  peine et ses hommes en joie.

Sur le canal Saint-Martin glisse,

Lisse et peinte comme un joujou

Une péniche en acajou

(Paul-Jean Toulet, 1920)

 

Au hasard des rues et des ruelles, des impasses et des venelles, le lecteur croise Jules Laforgue et Guillaume Apollinaire, Marot, Boileau, Baudelaire, Tardieu, Rimbaud et Pierre-Jean Jouve. Quelques poètes tiennent le haut du pavé, qui plus que d’autres ont droit de cité : Verlaine, Hugo, Tristan Corbière, François Villon.

Prévert est là aussi…

La Seine a de la chance

Elle n’a pas de souci

Elle se la coule douce

Le jour comme la nuit

 

Et Raymond Queneau, et Boris Vian…

Dans l’métro ça y sent mauvais

Et on n’a l’y droit d’y rien faire…

 

Le lecteur est promené par Mont(parnasse) et par Vau(girard), de-ci la Seine de-là l’Ourcq, ses semelles raclant le bitume, jouant à rase-mots dans le Paris de jadis et naguère, Paris rêvé ou Paris honni… Tiens, il flotte sur mon cœur mais la ville ne coule pas… Jouet le dit dans sa courte mais lumineuse préface : les poètes sont chez eux dans la capitale, « qu’ils la détestent ou qu’ils l’aiment. Ce ne sont pas des tièdes ».

 

Dedans Paris, ville jolie,

Un jour passant mélancolie

Je pris alliance nouvelle

À la plus gaie demoiselle

Qui soit d’ici en Italie

(Clément Marot)

 

Jouet l’écrit : « Depuis Baudelaire, la poésie aime la grande ville de façon explicite, elle le clame, elle le revendique ». Elle dispose grâce à Parigramme d’une tribune à son image : humble et éternelle, faite de chair et de sang, de bric et de broc, de mals et de mots. Un ptit truc qu’on trimballe dans la poche. Un ptit truc qui vous fait comme un joli serin dans la tête, tout en rimes, qu’on frime ou qu’on trime. Un truc qui vous transporte et vous emmène… « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »

 

 

Poèmes de Paris, une anthologie à l’usage des flâneurs, composée par Jacques Jouet, éditions Parigramme, 9€.

 

Site : www.parigramme.com

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 18:08

« Mon copain Antoine » est le premier roman jeunesse d’un auteur lorrain, Emmanuel Parmentier. L’histoire d’Antoine, un adolescent pas comme les autres, et de son copain Manu qui, intrigué par ce petit bonhomme, va tenter de percer son secret. Interview (imaginaire) de Manu, qui nous parle de l’amitié, du mystère, de l’altérité et nous donne son opinion sur ce livre publié chez Edilivre.

 

 

 

Olivier : Dans ce livre, Manu, à la page 87, après avoir salué Antoine et échangé avec lui ce que tu appelles les « fadaises habituelles », tu craques et affirmes pour toi-même : « Le mystère qui t’entoure, Antoine, me grignote de l’intérieur. Je ne dors plus, je n’ai plus faim, je n’ai plus goût à rien. A cause de toi, je deviens un zombie, une ombre parmi les vivants ». Qu’est-ce qui cloche chez ton copain ?

Manu : La vie d’Antoine, c’est le brouillard absolu. C’est mieux gardé qu’un secret d’Etat.

Olivier : D’accord… Mais tu pourrais nous en dire un peu plus, quitte à reprendre au début ?

Manu : Il a vraiment l’air bizarre, Antoine. Il a une tête énorme et toute ronde, comme un ballon de volley. Sinon, il a deux minuscules orifices sur les côtés, qui lui servent d’oreilles, et un petit nez, légèrement retroussé. Mais je crois que le plus étonnant, ce sont ses yeux, d’un bleu profond comme l’océan.

Olivier : De quoi séduire les filles…

Manu : Sauf qu’Antoine, les filles, il n’en a strictement rien à faire. Et c’est réciproque, d’ailleurs. Antoine est, de loin, le plus petit garçon du collège… Ah oui, j’allais oublier un détail important : Antoine a la peau toute blanche. Mais blanche de chez blanche, comme de la neige. Finalement, le seul truc qui ne cloche pas chez Antoine, c’est son prénom.

Olivier : Vous êtes très différents tous les deux. Toi tu sembles plus mature, tu es grand. A 13 ans, tu as tout d’un petit homme. Comment se fait-il que vous soyez amis, Antoine et toi ?

Manu : En fait, je ne le connais pas vraiment, vu qu’il ne cause avec personne. A ce stade-là, je ne sais pas si on peut encore parler de timidité. Antoine vit dans son monde, un monde totalement fermé, un monde dans lequel il ne laisse entrer personne.

Olivier : Comment est-il, en classe ?

Manu : D’après la rumeur, Antoine serait l’élève le plus brillant que le collège ait jamais accueilli. C’est carrément un cerveau ambulant. Fait étrange, ses parents ne viennent jamais aux réunions parents-professeurs. J’ai aussi remarqué un phénomène très curieux. Dès que la belle saison revient, dès que le soleil reprend ses droits dans le ciel, Antoine se couvre des pieds à la tête.

Olivier : Antoine, comme tu le dis, semble être un étrange petit garçon. Mais ça va plus loin que ça, selon toi. Tu n’exagères pas un peu en parlant de dons surnaturels ?

Manu : Si ce ne sont pas des dons surnaturels, alors moi je suis le Pape !

Olivier : Explique-toi…

Manu : Cette histoire me rend dingue : vingt-quatre heures sur vingt-quatre, j’ai les mêmes images dans la tête : Antoine qui remonte tranquillement à la surface de l’eau après une apnée de plusieurs minutes ; Antoine qui m’avertit du vol du pendentif et qui ouvre mon cadenas, juste en posant sa main…
Olivier : Bref, n’y tenant plus, tu as organisé une visite nocturne du collège, pour trouver des renseignements sur Antoine. Qu’as-tu découvert ?

Manu : …

Olivier : Tu ne veux pas nous le dire ? A quoi penses-tu ?

Manu : Je repense à mon copain Antoine, à son terrible secret que j’ai promis de ne pas révéler.*

Olivier : Très bien. Je suis sûr que les lecteurs comprendront et apprécieront le respect de la parole donnée. Parlons un peu de l’auteur du bouquin, Emmanuel Parmentier.

Manu : Oh, je le connais assez peu. Je sais qu’il a une trentaine d’années et vit à Nancy. C’est un type très sympa, un peu ronchon m’a-t-on dit mais ça je n’ai pas pu le vérifier. Et je sais qu’il adore les chaussures de marque Converse… Mais je ne pense pas que ça vous avance beaucoup… Ah oui, aussi, il a déjà publié un recueil de nouvelles. « Solitudes » il s’appelle.

Olivier : C’est exact. Publié aux éditions « Les Nouveaux Auteurs ». Et son livre, au final, qu’en penses-tu ?

Manu : En fait, vous me demandez de faire votre boulot, si je comprends bien. Quand je vais raconter ça à mon copain Gaétan, vous savez, celui de la bande des Angry Boys dont vous n’avez même pas par…

Olivier : Tu sais, on manque souvent de place pour parler des livres.

Manu : Oui, enfin ce bouquin, et c’est pas parce qu’il parle de moi, mais je le trouve réussi, surprenant. Une histoire originale racontée avec des mots simples. Il est à l’image de l’auteur : sensible, délicat, un rien pudique. L’air de ne pas y toucher, il aborde un tas de thème : la différence, l’amour, l’environnement, l’amitié surtout. De quoi parler à tout le monde, aux jeunes comme aux adultes. Aux adultes surtout, je dirais. Prendre le temps de s’intéresser à la personne qui est à côté de vous, c’est un truc qu’ils oublient assez vite, non ?

(Paru initialement sur culturecie.com)

 

(Toutes les citations de Manu, jusqu'à l'astérisque, sont tirées, au mot près, du livre)

 

« Mon copain Antoine » d’Emmanuel Parmentier, éditions Edilivre, 105p., 2008.

 

Le blog d'Emmanuel Parmentier, c'est par ici !

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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 11:49

Avec "L'Origine de la violence", Fabrice Humbert a signé un très grand roman. L'auteur sera présent à la foire du livre de Brive ce week-end des 6, 7 et 8 novembre. L'occasion d'aller le rencontrer. Et si ce n'est pas possible, voici la chronique que j'ai consacrée à son livre (publiée initialement dans Le Magazine des livres).

 

 

« Vingt-six ans. Il était né, il avait grandi, il avait été un vaurien aimé, il avait aimé une femme et puis il avait été pris. Comme un rat. C’était cela sa vie. La vie de David Wagner ».

La vie de David Wagner s’est terminée sur la colline de l’Ettersberg, une agréable forêt… un lieu parmi les plus sinistres du monde, qui dissimulait le camp de concentration de Buchenwald. 53 000 êtres morts… Et parmi eux, cet homme. David Wagner. Une ressemblance frappante avec le père du narrateur, un jeune prof d’histoire qui découvre la photo par hasard, lors d’un voyage scolaire, au musée de Buchenwald. Mais comment serait-ce possible ? Lui est un Fabre : « Nous faisons partie d’une sorte d’élite de bon niveau, riche et assez influente (…). Nous les Fabre appartenons à notre famille. Notre passé nous accroche ».

Mais cette photo-là accroche plus que tout le jeune prof. Hanté, depuis bien avant cette visite, hanté depuis sa plus tendre enfance – tendre ?- par la peur et la cruauté. « J’ai vécu dans ces ténèbres. La peur m’avait saisi pour toujours, pour toujours j’allais me défendre (…) avec une violence d’animal affolé. La violence de ceux qui portent le sceau de la peur ».

Le narrateur ouvre l’enquête, se plonge dans l’histoire de ce plausible grand-père. De cette victime. De sa survie au camp. De sa mort. Mais pas que… Pas que ça, non, ce serait trop simple. Pour nous. Pour l’auteur. Ce serait insulter le talent de Fabrice Humbert, dont « L’origine de la violence» est le troisième roman.

Et quel roman ! N’était le sérieux du propos, on oserait ici de ces quelques affublements adulés des encarts publicitaires : abyssal, phénoménal, d’une puissance vertigineuse et d’un souffle violent. Et tout serait mérité : ce livre explose le cadre  du romanesque, il évoque Littell et Mendelsohn, ou personne peut-être et c’est tout aussi bien.

Mais les mots ici pèsent lourd, et Humbert ne donne pas dans le roman familial. Il le dit : « Les coupables m’intéressent autant que les victimes ». Et il creuse, Humbert, et il gratte. Son roman rebondit entre la figure du grand-père et l’autofiction de cet auteur gentil comme pas deux, mais dont la seule vérité reste « le murmure enfantin de la violence ». Incapable de se contrôler parfois, incapable d’écrire, de décrire autre chose que la brutalité…

Humbert, dans une deuxième partie, raconte le livre, ces questions qui le taraudent, ces pourquoi qui le tenaillent. Sa vie en Allemagne avec Sophie, ce malaise né de l’histoire familiale, « plaque tellurique de la violence ».

Le narrateur croit avoir tout découvert. Présomptueuse jeunesse.  Lui écrit ; d’autres, avant, ont agi. En bien ou en mal. Par bassesse, par jalousie. Crimes et châtiments. Peut-être qu’au lieu d’écrire, il devrait parcourir l’Europe et répéter cette histoire « sans intérêt et fascinante ». Juste universelle. « Le délire d’un fou, raconté par un idiot ? »

 

L’Origine de la violence, de Fabrice Humbert, éditions du Passage, 317 p., 18€.

 

Le site des éditions du Passage est ici.


Le site de Fabrice Humbert est .

 

D'autres auteurs des éditions du Passage seront présents à Brive : Gilda Piersanti (Vengeances romaines") et Antoine Laurain ("Carrefour des Nostalgies").

Fabrice Humbert sera par ailleurs présent pour une rencontre, ce dimanche 8 novembre, à partir de 17h30, au Mémorial de la Shoah, Paris 4e, (en compagnie de Yannick Haenel et Bruno Tessarech).

 

 

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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 14:47

Puisque j'en parlais dans le post précédent, voici l'article que j'ai consacré au roman de Laurent Lèguevaque (publié initialement sur le site www.mondedulivre.com).


Bénipurain, en plein pays balzacien. Une ville de province : peu de choses à voir, rien à en dire. 40 000 habitants et un palais de justice. Un palais délicat, observateur finaud et désabusé des faiblesses et mesquineries humaines. A Bénipurain, si les murs ont des oreilles, les bâtiments sont doués de parole.

Ce palais des mille et un ennuis nous raconte donc son quotidien : lassitude des uns, turpitude des autres, solitude des magistrats, hébétude des prévenus… « Depuis le temps que j’abrite les juges, les procureurs, leurs greffiers, et les avocats… Que je note leurs gesticulations, leurs effets de manche… J’en connais sur eux, de quoi écrire un livre entier ». Parmi tous ces occupants, le juge d’instruction Patrick Mansart. 35 ans, Parisien, alcoolique. « Pas méchant, juste malheureux ». Depuis son arrivée, il s’ennuie, s’étiole, s’arrose au whisky. Il n’avance plus dans la vie : il se borne à continuer…

Un soir, une affaire. Antoine Langman, auteur de chansons à succès et gloire locale, est tombé du toit d’un immeuble. Suicide, meurtre ? L’enquête est ouverte. Pas si évidente : la bâtisse, en plus de Langman et sa fiancée Cathy Chinon, abrite toute la « tribu » : secrétaire, collaborateur... Le coupable – si coupable il y a – se trouve-t-il parmi eux ? Les protagonistes sèment le trouble ; il en faut peu pour mettre les juges en défiance, surtout à notre époque de soupçon généralisé. Une caricature ? « Je suis un vieux tribunal, moi. On ne me la fait pas ».

Ancien magistrat, Laurent Lèguevaque a démissionné en 2005. Depuis, il écrit sur le système judiciaire… Et « instruit » ses romans plus à charge qu’à décharge, violents réquisitoires contre une justice en pleine perdition, qui balance entre carriérisme et désolation. Sa vision d’une audience correctionnelle ? « Trente cas humains examinés en une seule demi-journée par trois fonctionnaires œuvrant pour un système dont la mécanisation a tué l’intelligence ». Quoi de plus vrai ? Et de plus terrible…

Le palais, lui, reste de marbre. C’est dans sa nature.

 

"Justice à tous les étages" de Laurent Lèguevaque, éditions de l'Archipel, 2008, 16,11€.

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