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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 21:02

A Gauguin lui annonçant son départ pour les Marquises, un ami avait commenté : « C’est loin ». « Loin de quoi ? » rétorqua le peintre. A chacun ses bouts du monde. Les écrivains aventureux réunis dans ce recueil de nouvelles en savent long sur le sujet.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

Larsson3.jpg

Björn Larsson

 

Certains les ont collectionnés, tel Gilles Lapouge qui confie : « Très jeune déjà, j’en ramassais à mes moments perdus. Je n’y avais pas grand mérite car à ce moment de la vie, les bouts du monde pullulent ». Devenu grand, il avoue un faible pour ces îles jadis placées sur les cartes au petit bonheur la chance par les navigateurs de la Renaissance puis effacées par la précision des cartographes.

 

D’îles en Finisterres

 

Où faut-il donc chercher les bouts du monde ? Dans le tutoiement des Finisterres battus par les houles, peut-être. Pour avoir fréquenté ces eaux-là à bord de son Rustica, Björn Larsson est revenu de ses périples avec une certitude. Les bouts du monde ont perdu leur terrifiante symbolique. Ce sont des points de départ parmi d’autres, en plus spectaculaires. Que nous reste-t-il à découvrir? Puisque les géographies égarées ont été assassinées par Google Earth « à quoi bon aller voir l’ailleurs puisque l’ailleurs est déjà chez nous ? » interroge le Suédois.

 

D’autres ancrent leurs bouts du monde à leurs souvenirs. Dany Laferrière s’arrête au bar désuet de l’hôtel Olofsson accroché à une colline de Port-au-Prince. Face à l’escalier en bois, il convoque ceux qui l’ont précédé en ces lieux : Malraux, Truman Capote, Breton, et surtout Graham Greene, seul à méditer sur Papa Doc.

 

La sagesse de Björn Larsson

 

Souvent, les bouts du monde sont minuscules. De la taille de la plage avant d’un bateau chez Olivier Frébourg, ou d’une vire vertigineuse, à cent mètres d’un sommet chez Sylvain Tesson. Souvent encore, ils adoptent les contours d’une île. Aux Gambier, Jean-Luc Coatalem croise les fantômes des révoltés de la Bounty.

 

Kenneth White s’arrime aux Mascareignes et le poète Yvon Le Men au Mont Saint-Michel. Voyageur immobile, Alain Dugrand préserve ses bouts du monde à portée de mains dans le bric-à-brac d’objets glanés ça et là, sur lesquels veille une photo de Conrad.

 

Björn Larsson a raison. La meilleure perception des lointains, c’est dans la littérature qu’il faut la chercher, dans la fréquentation des écrivains voyageurs dont les récits sonnent plus juste que tous les outils de recherche réunis sur le web. Sans dimension humaine, à quoi bon aller au bout du monde ?

 

« Nouvelles du bout du monde ». Editions Hoëbeke. 210 pages. 18 €.

 

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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 14:58

Dans "L'armée furieuse", Fred Vargas chahute la théorie du battement d'ailes du papillon dans un roman bien secoué.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

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Un magnat de la finance saute dans sa voiture piégée et voilà Mo, jeune joueur d'explosifs bien connu, dans le viseur de la police. A Ordebec en Normandie, une femme appétissante a vu "l'armée furieuse" surgie d'une malédiction millénaire. Depuis sa vision, quelques malfaisants passent de vie à trépas selon des méthodes rustiques mais efficaces. Enfin, un pigeon de Paris retrouve goût à la vie après une punition cruelle. Trois affaires auxquelles Adamsberg accorde un égal sérieux.

 

Seule Fred Vargas peut ainsi entortiller des histoires aussi opposées, mêler aux terreurs archaïques une affaire politique très contemporaine derrière laquelle se faufile le cas Cesare Battisti. Dans la grande lessiveuse qu'est cette « Armée furieuse », Fred Vargas chahute la théorie du battement d'ailes du papillon jusqu'à provoquer des tornades inattendues.

 

Une fratrie bien secouée

 

D'autant que la romancière n'a pas d'égal pour façonner des personnages ébréchés. En l'occurrence, elle a particulièrement soigné la distribution. Entre une fratrie bien secouée (un frère se croit fait d'argile, un autre se nourrit d'insectes, le troisième parle à l'envers et la sœur a des visions), un enquêteur susceptible dont on ne peut ignorer qu'il descend du général Davout, une cohorte médiévale puante qui sème la terreur dans le bocage normand, un comte pas très net, un pigeon invalide et des vaches immobiles, le tableau est saisissant.

 

« Jeter ses filets »

 

Et encore, n'a-t-on encore rien dit des familiers de l'univers "vargasien". Danglard, fidèle puits de sciences raisonnablement imbibé, est convaincu qu'il va mourir à Ordebec tandis que Veyrenc surgit toujours des zones d'ombre en versifiant. Enfin, Adamsberg égal à lui-même, résume ainsi ses méthodes de réflexion : « Attendre. Jeter ses filets à la surface des eaux, regarder dedans ».  Adamsberg avec ses intuitions, ses boules d'électricité et son attraction pour une Normande gironde, ordonne les fracas et les silences avec une égale impassibilité.

 

« L'armée furieuse » porte à l'excellence les thèmes chers à l'univers de Fred Vargas. Son roman traversé de personnages pas tout à fait "ajustés" tient l'équilibre entre un homme traqué, une pointe d'irrationnel et une mémoire collective tatouée par des terreurs séculaires. C'est déraisonnable et parfaitement irrésistible.

 

« L'armée furieuse » de Fred Vargas. Viviane Hamy. 430 pages. 19,50 €.

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 18:12

 

Il a la modestie naturelle de ceux qui s’effacent devant leur sujet. S’y ajoute l’expérience acquise en sillonnant le monde, de rencontres multiples en couverture de conflits… Marc Kravetz est journaliste et grand reporter. Plus clairement : un grand journaliste.

Chaque matin sur France Culture, il présente son « portrait du jour ». Il a publié aux éditions du Sonneur une sélection de 150 de ses chroniques. Racontées comme autant de petites histoires. Au plus près du réel. Au cœur de l’humain.

 

Une chronique d’Olivier Quelier

 

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C’est un rêve. Le rêve d’un journaliste qui voyage souvent en avion. La nuit, il aperçoit de petites lumières qui clignotent comme des étoiles, 10 000 mètres plus bas. « Un jour, l’avion s’est arrêté dans le ciel et cette petite étoile nous a raconté son histoire, une parmi six milliards et quelque. C’était une histoire unique. Un rêve bien sûr. Mais c’est cette histoire que chaque jour j’ai envie de raconter ».

 

Le journaliste, c’est Marc Kravetz. Une pointure, disons-le, sa discrétion dût-elle en souffrir. Le rêve, ou ce qui s’en approche, c’est, chaque matin sur France Culture, le « portrait du jour ». Le prolongement de l’aventure a pris la forme d’un livre élégant et racé, publié aux éditions du Sonneur et intitulé « Portraits du jour – 150 histoires pour un tour du monde ».

 

Des « stories »

 

Couverture verte raffinée, à rabats ; mise en page soignée ; documentation fidèlement répertoriée… L’ouvrage a tout du bel objet. Il est bien plus que cela. Un manuel de journalisme à l’usage de tout étudiant passionné ? Bien sûr. Une collection de chroniques comme autant d’éclairages sur le monde qui est le nôtre ? Evidemment.

 

Mais ces portraits s’imposent avant tout comme une belle leçon d’humanisme et de curiosité. De cette humanité instinctive qui, loin des techniques et des trucs, de l’expérience et du métier, vous permet de « sentir » la bonne anecdote. Pas celle qui donnera matière à un bon article ou à une chronique originale. Mieux : elle sera la charpente d’une véritable histoire, racontée comme telle – à la manière des journalistes anglo-saxons qui produisent non pas des papiers, mais des « stories ».

 

« Ne pas abuser de mon incompétence »

 

P1238567D1277049G_apx_470_.jpgL’avant-propos du livre, intitulé « Portraits du jour, mode d’emploi » est à ce titre aussi passionnant que les cent cinquante histoires qu’il précède. Non que Marc Kravetz y dévoile ses secrets de fabrication – en existe-t-il ?

 

Mais il y aborde avec finesse quelques aspects du journalisme et explique, sinon sa méthode de travail, du moins ses choix : « La sélection des sujets obéit à des considérations où l’actualité tient naturellement le premier rang, mais où l’arbitraire de l’auteur a aussi son rôle.

 

Néanmoins, et sans en faire un dogme, plusieurs critères sont à l’œuvre, dont les principaux sont la diversité géographique, la variété des genres (…) et le souci de faire leur part aux domaines les plus divers, notamment pour ce qui touche aux animaux, à la nature, à la science et à la technologie, en essayant de ne pas abuser de mon incompétence ».

 

La modestie en gage de qualité ? Sans aucun doute. Le journaliste sait s’effacer devant ces anonymes qui, l’espace d’une journée, ont connu les affres ou les joies de l’actualité, avant de replonger  dans le silence de leur ombre.  


(photo Marc Kravetz : Florent Lamontagne)

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 16:58

Michel Le Bris a découvert « La Malle en cuir ou la Société idéale », un roman de jeunesse inédit de Stevenson.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

stevenson.1.jpgFin connaisseur de Robert Louis Stevenson, Michel Le Bris a ramené de ses campagnes de recherches un sacré butin. D’une bibliothèque obscure de Pasadena en Californie, l’écrivain a exhumé un manuscrit oublié, « La Malle en cuir ou la Société idéale », le premier roman resté inachevé du jeune homme d’Edimbourg. Non seulement Le Bris ressuscite le texte, mais de surcroît il a imaginé la fin. C’est gonflé mais diablement séduisant.

 

Un inédit "inventé" par Michel Le Bris, comme on le dit de ceux qui dénichent des trésors, voilà une sacrée histoire. Or, en matière de trésors, Robert-Louis Stevenson a du répondant.

 

Ode à la liberté

 

Lorsqu’il écrit « La malle en cuir » en 1877, le jeune écossais a 27 ans et regimbe à suivre le parcours honorable tracé par son père, constructeur de phares. Ce sont ses années de bohème partagées entre le pays natal et la France. « Le dehors guérit » clame-t-il avec d’autant plus de vigueur qu’il souffre de problèmes pulmonaires. Sa vie durant, l’auteur de « L’Ile au trésor » sera convaincu que les ailleurs sont stimulants.

 

Les utopies lointaines

 

Le thème des utopies lointaines nourrit ce premier roman ancré à un groupe de jeunes gens de Cambridge pressés de décamper. Leurs regards portent vers les îles des Navigateurs (les Samoas) dignes de voir naître la société idéale à laquelle ils rêvent. En attendant de mettre les voiles vers les Mers du Sud, le voyage les conduit après quelques péripéties vers un îlot écossais plus modeste.

Entre mésaventures et mystère d’une "grosse malle en cuir pleine de vieil or", le roman contient en germe les idées chères à Stevenson qui, dès son premier livre, signait une ode à la liberté. Sous la fantaisie et le goût des aventures, l’écrivain trace les lignes qui guideront son œuvre et sa vie jusqu’à ces îles Samoas auxquelles rêvent ses jeunes héros et où signe du destin, il mourut en 1894.

 

En bon flibustier, Michel Le Bris s’est emparé d’un sacré butin auquel il ajoute une fin bien malicieuse.

 

« La Malle en cuir » de Robert-Louis Stevenson. Traduit de l’anglais par Isabelle Chapman. Gallimard. 300 pages. 21€.

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 17:26

Sans les livres de Gilles Lapouge, nos bibliothèques s'ennuieraient...

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut

 

gilles-lapouge-evc3a8nement-18avril20111.jpgDu moins elles perdraient la boussole, ce sens de l'échappée belle vers des horizons généreux. C'est dire si le Brésil est taillé à la mesure de ce merveilleux écrivain. « Un pays rusé et même un peu menteur » ne pouvait que séduire l'Arsène Lupin du voyage si doué pour dérober le meilleur aux territoires qu'il arpente.

 

Après soixante années de fréquentation assidue du Brésil, Gilles Lapouge connaît les sortilèges et les mirages, les voluptés (un mot qu'il aime) et la passion du secret héritée des Portugais. Lorsque Cabral découvre cet éden, "le décor est neuf. Il sort des mains de Dieu. Les mornes, les friselis de l'eau, les cascades et les verdures sont à peine déballés". Pourtant, Lapouge nous apprend que les rois du Portugal se désintéressent de ce pays extravagant.


 L'érudition pétille


D'une lettre l'autre, le dictionnaire épouse le "Pays de braise" foisonnant, coloré,  baroque. Se dessine un Brésil à la fois caressant et violent, où le paradis s'accommode de l'enfer. De bandits libertaires en capitales changeantes, du premier matin miraculeux à Copacabana aux villes de guingois, de l'Amazonie aux favelas, Gilles Lapouge garde toujours sa malice en guise de boussole.

 

Sous une pluie de Belem, quel autre pourrait manquer un rendez-vous amoureux pour s'être trompé d'averse ? Qu'il s'inquiète du régime alimentaire du tamanoir ou déploie le nuancier des peaux, l'écrivain croque avec la même gourmandise la relativité du péché de chair, les ruses de l'histoire et les jungles exubérantes. Chez Lapouge, l'érudition pétille et le style éblouit. 

 

Une petite astuce. Lisez ce Dictionnaire amoureux en un lieu choisi afin d'associer l'infini plaisir de sa lecture à une géographie personnelle. Ou comment élever un livre à une madeleine de Proust…

 

« Dictionnaire amoureux du Brésil » de Gilles Lapouge. Plon. 660 pages. 26 €.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 14:08

Par Olivier Quelier

 

foot_02.jpg

Hubert Artus. Photo : Patrick Gaillardin.

 

Le passant trop pressé pourrait n’y voir qu’un dictionnaire du football. Grossière erreur. D’une préface signée Abd Al Malik et d’un sous-titre précisant « dictionnaire rock, historique et politique du football », le passant moins pressé déduira qu’il est face à un exercice d’intelligence et d’humour. Et même s’il est question ici – en toute modestie – de « décoder le football moderne » le passant devenu lecteur (qu’il soit amateur, supporter ou passionné) découvrira « un ouvrage à la fois drôle et savant, passionnant et malicieux ».

 

LA PRESENTATION

« Le Donqui Foot » passe en revue tout ce qui relie l'histoire du ballon rond à l'Histoire des hommes, depuis le jour où les premières règles en furent posées. Grâce à de multiples entrées, il illustre les trois siècles que le football a traversés : le XIXe, celui du « people's game » aristocratique, devenu sport ouvrier et populaire ; le XXe des footballs nationalistes qui évoluent en sports de masse mondialisés ; enfin, le XXIe du « foot business », cette discipline dont les outils, les équipements et la représentation sociale n'ont plus rien à voir avec les origines.


De « Ajax » à « Zoff » en passant par « Maradona », « Best », « Cruyff », « OM », mais aussi par des prismes inattendus comme « Chaussure », « Cocaïne », « Église », « Entreprise », « Femmes », « FLN », « Ouvriers », « Palestine », « Syndicats » ou « Grève », ce dictionnaire aussi vulgarisé qu'érudit dessine l'histoire et la contre-histoire du football moderne : d'un perpétuel va-et-vient entre le pied et l'esprit, alliant enquêtes inédites et récits édifiants basés pour certains sur des entretiens rares (Michel Hidalgo ou Roger Lemerre), il rend compte des liens entre microcosme du terrain et macrocosme du monde.

 

Guerres et rock

 

Et permet d'aborder les rapports que le ballon rond entretient avec les guerres, les luttes contre la colonisation et l'esclavage, les nationalismes, le racisme et l'antiracisme ; mais aussi avec le rock, les avancées technologiques, la science, les luttes salariales, ou encore avec la « pipolisation ».


Qui se souvient de la courte guerre qui opposa le Honduras au Salvador à la suite d'un match de foot ? Qui connaît l'histoire d'Adidas ? L'itinéraire des footballeurs ouvriers de Sedan ? Le drame de Ray Kennedy, l'un des meilleurs footballeurs anglais ? Qui se rappelle Djamel Zidane, Salah Assad et l'épopée algérienne qui finit en tragédie ? Qui sait la vraie histoire de la conception d'un maillot ?


Dans des articles précis et souvent originaux, le passionné revivra des instants connus, mais trouvera aussi cocasseries et informations inédites ; le profane, lui, découvrira un monde insoupçonné d'allégresses collectives, de tragédies et de légendes.

 

L’AVIS

Le journaliste Hubert Artus signe avec « Le Donqui Foot » une « histoire subjective du football ». Une histoire passionnée, fouillée, décalée parfois et parfois inédite. Le résultat ? Un dictionnaire littéraire et sportif qui réunit, au fil des pages, Michel Audiard et Zinedine Zidane, Marguerite Duras et Eric Cantona, Antoine Blondin et Michel Platini.

 

En bonus, Hubert Artus offre au lecteur un temps additionnel qui passe en revue les « bad boys » du football, les vrais et les roulures… Puis un florilège des « petites phrases à la con » d’avant ou d’après-match. Taclée au hasard, cette pensée de Luis Fernandez : « En compétition, il y a toujours un premier et un dernier, mais l’important est de ne pas être le second de soi-même ».

 

Et si vous n’êtes toujours pas convaincu de courir en librairie acheter cet ouvrage, écoutez ce conseil de William Gallas (Euro 2008) : « Il faut qu’on y va ! »

 

« Le Donqui Foot ». Document. Don Quichotte Editions. 19, 90€. 496 pages.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 18:12

Picaresque, joyeux, « Malarrosa » part à la rencontre de personnages fracassés dans le désert chilien des années trente. Eblouissant.

 

Une chronique de Frédérique  Bréhaut.

 

A HernanVoici un roman à dévorer toutes affaires cessantes si vous aimez le grain de folie de la littérature sud-américaine et l’atmosphère des westerns crépusculaires arrosés au pisco.

 

Dans le décor chauffé à blanc du désert de l’Atacama, la lumière crue marque les contours nets de personnages hors du commun. Au premier plan, Saladino Roblès, flambeur pitoyable poursuivi par la guigne, hante les tables de poker toujours flanqué de Malarrosa, sa fillette silencieuse. Non loin, Oliverio Trébol, dit Tristesburnes, gros bras au cœur tendre, amoureux de Morgana-Morgano, la « fleur bleue du désert », traîne sa grande carcasse flegmatique. Autour d’eux, le petit peuple de Yungay, « village sans foi ni loi » rêve d’avenirs meilleurs loin des mines de salpêtre qui ferment les unes après les autres.

 

Des destins miraculeux

 

Même les putes au grand cœur des deux bordels rivaux, « Le Perroquet vert » et « Le Poncho déchiré » savent qu’il ne reste rien à attendre de ce mirage surgi dans la partie la plus ingrate de l’Atacama. Seule Malarrosa, petite luciole accrochée au costume élimé de son crétin de père, semble apte à s’évader d’un désert semblable à l’antichambre de l’enfer. Avec son assurance tranquille, la gamine vêtue d’une salopette de garçon agit sur la destinée de ceux qui l’approchent.

 

Hernan Rivera Letelier a le don de faire chanter les pierres du désert. Des ombres (rares) de ce coin du monde crucifié par la chaleur, surgissent des souvenirs de révoltes ouvrières matées dans le  sang, des nuées d’oiseaux multicolores, un croque-mort armé d’un mètre-ruban, une vieille institutrice tenace et même le ténor Caruso, l’instant d’un air d’opéra. Autant de guirlandes colorées suspendues à des destins miraculeux qui lancent leurs dernières étincelles dans un désert indifférent.

Là, entre tripots et rings improvisés, un univers se dissout avec la suppression des mines de nitrate. Dans ce décor hallucinant, l’écrivain chilien bâtit un irrésistible roman peuplé de personnages inoubliables qui rêvent de voir la mer…

 

« Malarrosa » de Hernan Rivera Letelier. Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg. Métailié. 200 pages. 18 €.

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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 18:48

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A quoi bon écrire un roman sur des événements historiques ?

 

A cette question, qu’il pose dans la préface de son livre, Michael Dobbs répond de manière éclatante. Avec  « Churchill à Yalta – La Pologne trahie » il nous propose un nouvel éclairage sur la conférence de Yalta et la personnalité de Winston Churchill.

 

Churchill est présenté ici dans sa faiblesse et son humanité. Pour le grand public, les accords de Yalta symbolisent la victoire des trois grandes puissances, ce qui justifie le titre de l'ouvrage de Michael Dobbs paru en Grande-Bretagne : Churchill's Triumph ; mais le choix du sous-titre de ce livre « Le roman de la trahison » n'est pas bénin ! C'est donc un autre prisme que Michael Dobbs confère à la conférence de Yalta et à la personnalité de Churchill.

 

Le public français attiré culturellement par les romans historiques et par Churchill devrait être intrigué par ce titre et cet aspect méconnu de la personnalité de l'homme et également du sort réservé à la Pologne lors des accords de Yalta. Cette parution devrait intéresser fortement le public français.

 

Passionné par Winston Churchill, Michael Dobbs lui a consacré cinq ouvrages et a notamment reçu en 2008 le prix Benjamin Franklin du meilleur roman historique.

 

« Churchill à Yalta – La Pologne trahie », de Michael Dobbs. Editions Zofia de Lannurien. 21,90 €. 362 pages.

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 21:59

Une chronique de Frédérique Bréhaut.

 

9782283024867.jpg.gifHubert Mingarelli sème ses histoires comme de petits cailloux afin qu’on ne perde pas la trace des hommes des hautes solitudes qui peuplent ses livres.

 

En nouvelles poignantes, l'écrivain s’attache à des personnages essorés par des vies brinquebalantes, des solitaires alourdis par le poids de leur passé.

 

Rêveurs, bourlingueurs pris dans le ressac des circonstances, leurs silhouettes humbles portent la marque de parcours cabossés. Hubert Mingarelli écoute ces hommes parvenus au bout de leurs illusions au moment où, dans des hôtels minables ou sur le pavé d’un trottoir, ils se délestent en douce de leurs malheurs et esquissent au creux de leur silence des douleurs insondables. Chez Hubert Mingarelli, une humanité vulnérable vacille au rythme de phrases courtes, précises.

 

La grâce de cette musique reconnaissable entre toutes accompagne des histoires déchirantes comme un air de bandonéon.

 « La lettre de Buenos Aires » d’Hubert Mingarelli. Buchet Chastel. 182 pages. 15€.

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 19:30

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L’ouvrage s’intitule « Résistances ». Parce que Aung San Suu Kyi, « depuis 1988, année de son entrée en politique, symbolise la résistance à la dictature militaire au pouvoir en Birmanie ». Le livre regroupe une douzaine de textes, messages, déclarations et entretiens évoquant le parcours  de Aung San Suu Kyi et offrant de nombreux repères pour comprendre la situation birmane.

 

La plus importante de ces contributions est bien sûr l’entretien entre la Dame de Rangoon et Stéphane Hessel. Une conversation en effet passionnante une fois pris le rythme lent de l’échange, accepté l’emploi absolument exaspérant des adverbes systématiques et celui, plus chic, de l’imparfait du subjonctif. Qu’importe, le propos, lui, ne peut souffrir d’aucun  reproche.

 

LE LIVRE


La Birmanie, dictature militaire depuis le coup d'État de 1962, est-elle mûre pour la démocratie ?


Pour certains analystes convaincus que les notions de démocratie et de droits de l'homme ne s'appliquent pas facilement à l'Asie, l'évolution de la Birmanie vers la démocratie n'a rien d'évident. Ce n'est pas l'avis d'Aung San Suu Kyi ni celui de Stéphane Hessel, pour qui les principes contenus dans la Déclaration des droits de l'homme ont valeur universelle. Loin d'un apprentissage de la démocratie, c'est d'un soutien résolu du monde extérieur dont ont besoin celles et ceux qui n'ont attendu personne pour appeler à une autre Birmanie.


Aux yeux de Stéphane Hessel, la Dame de Rangoon joue « un rôle extrêmement important (...) à un moment où, dans le monde entier, la question des résistances au despotisme prend une place privilégiée. »


Le respect quasi unanime manifesté à l'endroit d'Aung San Suu Kyi n'a pourtant pas empêché différents observateurs de lui prêter leurs propres vues. Journalistes, universitaires et autres consultants, convaincus qu'une levée des sanctions visant le régime militaire ne pouvait que favoriser son ouverture, ont ainsi affirmé à tort qu'Aung San Suu Kyi – favorable au maintien des mesures existantes – partageait leurs conceptions.

 

« Résistances », Don Quichotte Éditions, 192 pages. 11,90€.

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