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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 18:39

Journalistes de terrain

Les quotidiens sont out, il n’y a plus de beat. Il y a peut-être des jours où il n’y a rien qui vaille un article dans un journal, même si c’est très rare, alors que sur Internet c’est un flux ininterrompu. Quand de jeunes écrivains ou journalistes me demandent un conseil, ce qui est rare, je leur dis toujours : « Sors ! » Beaucoup de jeunes journalistes pensent qu’ils peuvent tout trouver sur le Web, alors je leur dis : « Qui l’a mis sur le Web ? Il fallait bien que quelqu’un aille chercher l’information sur le terrain. »

Le reportage n’est pas si difficile, il suffit d’oublier ses propres sentiments et de s’adapter à la vie des gens sur lesquels vous écrivez.

 

Gonzo journalisme

J’ai toujours utilisé l’écriture littéraire dans mes reportages. Beaucoup de dialogues, avant tout - pour moi, c’est la base de l’écriture littéraire. Ensuite, sur une construction scène après scène, vous suivez l’histoire sans avoir besoin d’être là. C’est aussi l’abondance de détails pour tout décrire de l’environnement ou du personnage.

Par exemple, je peux parler, sur plusieurs pages, des meubles d’un appartement pour qu’on comprenne comment le personnage voit sa place dans le monde. Enfin, j’ai utilisé la méthode controversée du monologue intérieur, ce qu’on appelle au théâtre «down stage voice», la voix off. J’écris dans le jargon, dans l’argot, dans la voix de la personne, je parle de son drame intérieur sans avoir besoin de décrire la situation.

 

Langage

Quand j’ai écrit « Moi, Charlotte Simmons », les gens m’ont dit : « Comment quelqu’un de votre âge peut-il parler, dans le livre, le langage des jeunes ? » En 1968, quand j’ai fait un reportage sur les surfers, le Pump House Gang, ils avaient entre 16 et 25 ans, moi j’avais 32 ans, et pour eux j’étais un vieillard, ils n’imaginaient même pas qu’on pouvait durer si longtemps. Ça ne les a pas empêchés de me parler. Au contraire, ils étaient ravis de raconter ce qu’ils faisaient à ce « vieil homme ».

Moi, je fais toujours l’homme qui vient de débarquer de Mars et je dis : « Je n’ai aucune idée de ce que vous faites mais ça a l’air intéressant, racontez-moi. » La plupart des gens, moi compris, se sentent valorisés s’ils peuvent vous raconter quelque chose qu’ils savent et que vous ne savez pas. Cette impulsion est la plus grande alliée du reporter, et aussi du policier. Il faut parler aux gens…

 

Creative writing

La catastrophe pour la littérature, ce sont ces jeunes écrivains qui prennent les cours de « creative writing » qu’on trouve dans toutes les universités américaines. Ils en sortent avec un style d’adolescent. L’âge d’or de la littérature américaine c’était avant la Seconde Guerre mondiale, avec les très grands : Hemingway, Faulkner, Steinbeck, Sinclair Lewis… Fantastique époque ! Certains aimaient l’Amérique, d’autres la détestaient, mais tous étaient fascinés par ce qui se passait ici ou à l’étranger. La Grande Dépression a imposé un style de littérature réaliste.

Après la Seconde Guerre mondiale, les écrivains sont tombés amoureux de la littérature française minimaliste. Ils ont commencé à écrire des romans psychologiques : un livre entier peut se passer à l’intérieur d’une famille pas très intéressante ! Autant de livres de ce genre alors que l’Amérique devient de plus en plus sauvage, et ça ne les intéresse pas d’aller voir… Je ne comprends pas. Finalement, je n’ai jamais cessé d’être journaliste.

 

(extrait de « A Miami, tout le monde se hait ». Interview réalisée par Annette Lévy-Willard pour Libération. 22 mars 2013.) 

 

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©Mark Seliger

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Published by Olivier Quelier - dans verbatim
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