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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 11:58

« Un homme de tempérament » appartient à un genre en vogue, le roman biographique. Qu'est-ce qu'un romancier peut dire qu'un biographe ne peut pas ?

 

David_Lodge-2-small.jpgC'est évident : un biographe doit avoir une source pour y puiser tout ce qu'il raconte. Le problème, c'est qu'il n'y a aucune source solide pour une grande part de la vie des gens. Lorsque vous rédigez une biographie, vous êtes donc condamné à la spéculation, aux "peut-être", aux "sans doute". Mais vous ne pouvez pas reproduire la vie telle qu'elle a été vécue comme un roman peut le faire.

Avec l'artifice de la fiction, en revanche, vous pouvez vous glisser dans la conscience de votre héros, inventer des conversations avec ses proches. Il s'agit moins de prendre des libertés que de remplir les trous. Vous pouvez aussi explorer différentes options stylistiques, mêler l'introspection, la recherche psychologique, les péripéties dramatiques, la force des dialogues...

Certains me reprochent de ne pas démêler ce qui tient de la réalité historique et ce qui relève de l'invention. Mais si les lecteurs pouvaient faire la différence, alors cela signifierait l'échec du livre. Le roman doit vous donner l'illusion que vous êtes réellement en train de partager la vie qu'on vous raconte. Et si vous voulez vraiment connaître les faits exacts de la vie de tel ou tel personnage, alors allez lire une biographie ! 

 

Est-il nécessaire de connaître la vie d'un auteur pour comprendre son œuvre ?

 

J'ai été élevé dans une école de pensée qui répondait non à cette question. La critique littéraire moderne, du moins à partir des années 1930 et plus encore avec l'avènement du structuralisme, se concentrait sur la technique, la forme d'un texte. On proclamait la mort de l'auteur, on jugeait que le sens du texte devait échoir au lecteur...

Je suis encore imprégné de cette attention à la forme et au style. Mais avec les années, j'ai commencé à m'intéresser de plus en plus aux détails de la vie des auteurs que je lisais. 

 

Pourquoi cette curiosité ?

 

Il me suffit de regarder autour de moi : en dehors des cercles académiques, les gens s'intéressent beaucoup aux auteurs réels. C'est pour cela qu'ils se déplacent en masse dans les festivals littéraires, qu'ils veulent voir leurs livres signés, qu'ils lisent des entretiens comme celui-ci. Ils sont intéressés par la source humaine derrière la fiction, ils souhaitent situer un roman dans la vie et l'époque de son auteur. Il faut y prendre garde, c'est une aspiration qui peut fausser la lecture qu'on a d'un livre.

Et c'est vrai que les romans peuvent porter des significations dont l'auteur n'était pas lui-même conscient. Mais ignorer la vie d'un écrivain et sa relation aux livres qu'il a écrits, c'est se priver d'un large champ d'intérêt et de compréhension. 

 

« Un Homme de tempérament » de David Lodge. Editions Rivages. 720 p. 24, 50€.

 

(d’après l’interview de David Lodge publiée dans LIRE : n°402 / janvier 2012)

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Published by Olivier Quelier - dans verbatim
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