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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 15:29

Prix France Télévision 2010, « Où j'ai laissé mon âme » de Jérôme Ferrari (Actes Sud) est un roman saisissant sur la torture.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut


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Trois jours, trois hommes, trois destins forgent cette histoire ancrée à Alger en 1957. Sur le terrain d’une guerre qui n’ose pas dire son nom, le capitaine André Degorce, chargé du service de renseignement, retrouve le lieutenant Horace Andreani, frère d’armes avec lequel il a combattu en Indochine.

 

L’Algérie, sur le chemin de l’indépendance, réunit ces deux militaires engendrés par les mêmes batailles et pourtant devenus étrangers l’un à l’autre. Le subalterne assumera sans état d’âme son rôle de tortionnaire. Face à lui, Degorce, rescapé de Buchenwald puis d’un camp de prisonniers en Indochine, ne supporte pas d’être la victime devenue bourreau. Entre eux, une ligne de fracture sur laquelle se dresse l’impassible Tahar, un chef de l’ALN auprès duquel Degorce quête une impossible rédemption.

 

Des années plus tard, la confession d’Andreani accuse avec virulence un capitaine autrefois admiré auquel il ne pardonne rien de ses hésitations ou de son mépris. Le monologue dessine le portrait de Degorce, taraudé par ses contradictions, officier miné par le sentiment de culpabilité.

 

A mots pesés, Jérôme Ferrari s’empare des tempêtes intimes, traduit avec la même précision les sensations physiques d’un corps aux aguets et les doutes surgis de la conscience. Qu’ont-ils fait de leurs vies, ces hommes réunis par l’effroi ? Que valent les hautes aspirations de Degorce lorsque la honte s’empare de ses pensées au petit matin, quand les victoires de la veille comme la capture de Tahar laissent un goût amer ?

 

Alger hier, ce pourrait être Kandahar aujourd’hui. Le lieutenant Andreani le sait bien lorsqu’il lance sa diatribe. « Le monde est vieux, il est si vieux mon capitaine, et les hommes ont si peu de mémoire. Ce qui s’est joué dans votre vie a déjà été joué sur des scènes semblables, un nombre incalculable de fois et le millénaire qui s’annonce ne proposera rien de nouveau ».

 

Jérôme Ferrari ne tranche pas et laisse ses personnages écrasés par leurs questions. Au-delà du bien et du mal, un des romans les plus ardents de cette rentrée.

 

« Où j’ai laissé mon âme » de Jérôme Ferrari. Actes Sud. 155 pages. 17 €.

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Published by Frédérique Bréhaut - dans Critique littéraire
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