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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 15:04

Repris aujourd’hui en poche par les éditions Pocket, « L’Homme qui valait 35 milliards » est un roman publié en 2009 par Nicolas Ancion. Un auteur considéré comme une valeur montante du roman francophone, remarqué pour son recueil de nouvelles « Nous sommes tous des Playmobiles ».

Il signe chez l’éditeur belge Luc Pire un ouvrage engagé et iconoclaste, dont le héros n’est autre que l’un des hommes les plus riches du monde, Lakshmi Mittal.

 

Par Olivier Quelier

 

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Photo Dominique Houcmant

 

Mittal est l’un des hommes les plus riches du monde. A la tête d’un empire  qui s’étend sur 66 pays et plus de 300 000 salariés. Racheteur d’Arcelor, il a ruiné des régions entières d’Europe. Nicolas Ancion ne le sait que trop bien, lui qui, originaire de Liège, assiste impuissant au démantèlement du bassin sidérurgique.

 

La crise lui a donné l’idée de ce roman dans lequel Mittal se fait kidnapper par une curieuse bande de paumés. Pas de rançon ni de revendications : Richard et ses acolytes souhaitent contraindre le magnat à réaliser des œuvres d’art contemporain de plus en plus étranges…

 

Décalé, « L’homme qui valait 35 milliards » se veut aussi engagé. D’une grande humilité et d’une humanité plus grande encore. A l’image de son auteur.

 

Entretien autour d’un verre de vin. L’accent liégeois est marqué mais moins fort que cette sympathie qui émane de Nicolas Ancion. Un entretien du plus beau métal….

 

« L’homme qui valait 35 milliards » est un roman sur la crise. Mais n’est-il pas aussi un roman de la crise ?

 

Bien sûr. La base du livre, son déclencheur, c’est le gros bourbier actuel. C’est un roman qui part de la crise, de la vraie crise, celle qui est installée en profondeur, et dont on veut nous faire croire qu’elle est passée. Globalement, notre économie est sur le déclin. On note des sorties de crise ailleurs sur la planète, mais pour nous je ne sais pas comment ça va évoluer. Je reste optimiste : qu’est-ce qu’on va dire à l’Afrique si même nous, on n’arrive pas à s’en sortir…

 

Moi je n’ai jamais connu que la crise. Petit, à Liège, c’était les fermetures d’usines, les faillites. Aujourd’hui, c’est une crise de l’argent. On vide sa boite de sa substance pour toucher de gros dividendes. Cette gestion en faveur du capital, ça a mangé l’entièreté du monde économique.

 

Pourquoi avoir choisi Liège pour cadre du roman ?

 

D’abord parce que ça me tenait à cœur. C’est ma région. Bizarrement, il a fallu que je la quitte pour avoir envie d’en reparler. Et puis c’est très concrètement lié au bassin d’emplois. En 2003, Mittal annonce la reprise d’Arcelor, et voilà un homme seul à la tête d’une entreprise de 9 000 personnes.

 

« Il y a deux entourloupes »

 

Parlons donc de Mittal. Comment vous êtes-vous renseigné sur cet homme ?

 

Je suis très paresseux comme romancier. Je suis curieux, je lis beaucoup, mais je ne me documente pas. Mittal m’intéressait donc j’ai fait des recherches, mais rien de poussé : mes sources sont faciles. Il ne s’agissait pas pour moi de faire des révélations sur Mittal ou de l’attaquer. En fait, je me suis documenté du point de vue de Richard, j’ai cherche ce qui me serait utile pour l’intrigue, rien de plus.

 

Au départ, le roman s’intitulait « L’Homme qui valait 45 milliards ». Vous pensez faire évoluer le titre régulièrement ?

 

Début 2008, la fortune de Mittal était estimée à 45 milliards de dollars. A ce jour, elle est passée sous les 20 milliards. Il reste tout de même l’homme le plus riche d’Angleterre. Mais on ne changera pas le titre s’il y a des rééditions ou des reprises en poche !

 

Il arrive bien des malheurs à Mittal dans votre roman. Comment vous est venue cette idée du kidnapping ?

 

Tout d’abord, c’est une bonne situation pour lancer une histoire. Mais je n’avais pas envie de mettre en place le rapport de force habituel : les ravisseurs ne sont pas là pour des raisons financières. Le rapport est donc totalement décalé. Et la seule personne assez allumée pour entreprendre ça sans se rendre compte de ce qu’il fait, c’est Richard.


Bien sûr, l’histoire n’est pas vraiment crédible : il y a deux entourloupes. D’une part, Mittal n’accorde jamais d’interview et d’autre part, je pense que son système de protection est beaucoup plus élaboré que ce que j’imagine.

 

J’ai l’impression que vous ne détestez pas totalement cet homme…

 

Ah non, je n’ai pas haine ! J’aime bien les gens, moi. Je suis très révolté, mais je ne déteste personne. Quelque part, je le plains parce qu’il n’est pas le seul responsable.

 

Vous êtes pourtant plus radical avec lui dans votre roman !

 

Bien sûr ! C’est beaucoup plus amusant d’être caricatural. Et encore, je lui avais fait subir bien pire  dans la première version du livre.

 

« Les héros ne me passionnent pas »

 

En fait, Mittal est loin d’être le personnage principal de votre roman. Les « petites gens » vous intéressent beaucoup plus, non ?

 

Les petites gens, ce sont MES personnages. Les héros ne me passionnent pas. Nous sommes nés dans un monde où est passé Gaston Lagaffe. Le héros d’aujourd’hui, c’est Pascal Brutal : un type complexé, qui remet tout en question.

 

En littérature, ce qui m’intéresse ce sont les personnages aux enjeux palpables. Ainsi que les endroits où la vie bifurque. Dans la vie, on peut suivre les grandes routes qui vont toujours tout droit, ou être amené à bifurquer ; ce sont ces instants que je trouve passionnants !

 

Richard, le personnage qui kidnappe Mittal, lui, a décidé de bifurquer !

 

Richard est un personnage qui essaie de se bouger. J’ai beaucoup de sympathie pour lui. Son rôle, c’est de mettre du désordre là où il y a trop d’ordre. Je n’ai pas eu envie d’écrire une fable, une histoire à la Nothomb ou à la Lévy. Il ne s’agit pas d’une belle histoire ; la volonté ne suffit pas pour trouver la bonne solution parce qu’il n’y a pas de bonne solution. Le rôle de Richard, dans ce livre, c’est de poser des questions, avant tout.

 

Richard est un personnage burlesque. Nous avons en Belgique une grande tradition de bouffons qui me tient à cœur. Ça ne résout rien de jouer le fou du roi, mais c’est un contrepied essentiel qui renverse les valeurs. Et Richard est l’héritier de ces personnages.

 

Richard, dans sa démarche, est un peu dans ma position en tant que romancier : nous avons un champ largement ouvert devant nous, nous pouvons nous poser beaucoup de questions. En plus, par son intermédiaire, je peux ouvrir mon livre au sujet de l’art contemporain qui m’intéresse vraiment.

 

« C’est pour de faux »

 

Votre livre est traversé par des personnages secondaires comme Jean-luc Moens et son père, ou la jeune Nafisa. Mais ne font-ils vraiment que traverser le roman, et sont-ils si secondaires ?

 

Dans la fiction, je n’aime pas les personnages accessoires qui interviennent juste comme ça, pendant un moment. J’avais envie d’écrire un livre dont j’assumerais tous les personnages. J’ai dressé le portrait d’une Europe industrielle qui ne montre pas seulement l’ouvrier licencié, qui se veut « intergénérationnel », même si je n’aime guère le mot. Avec l’idée que chacun peut s’en sortir : tout le monde a le droit d’être heureux, et tout le monde peut y arriver.

 

« L’homme qui valait 35 milliards » dégage un immense respect pour l’Homme…

 

Oui, c’est un roman fort d’un point de vue idéologique, qui veut parler du monde d’aujourd’hui et aider les gens à gagner confiance en eux. Donc oui, c’est un roman engagé, même s’il ne faut pas s’y tromper : je ne suis pas là pour faire passer des messages, seulement pour faire passer un bon moment !

 

Pour aider le lecteur à passer un bon moment, vous avez bâti un savant jeu de notes en bas de pages, dans lesquels les personnages commentent le texte. La littérature est-elle (aussi) un jeu ?

 

Quand je referme des livres comme « La vie mode d’emploi », de Pérec ou « L’employé » de Sternberg, je me dis : c’est aussi ça, un roman. L’idée des notes en bas de pages m’est venue après avoir lu Mark Z. Danielewski. Ça reste un jeu extrêmement évolué.

 

Et puis je continue à jouer aux Playmobiles ! J’apprécie la littérature qui garde ses distances par rapport à ce qu’elle fait. Prendre du recul est une forme de politesse. J’essaie de conserver un second degré, de ne pas tomber dans la prétention. Tout ça, au final, c’est pour de faux. J’aime bien les polars de Pouy ou de Daeninckx. Ils oscillent, comme mon livre, entre l’engagement et le plaisir de raconter des histoires.

 

Le site de Nicolas Ancion est ICI.

Pour voir la bande-annonce de « Nous sommes tous des Playmobiles » c'est ici :

 

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Published by Olivier Quelier - dans Critique littéraire
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