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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 17:42

C’est fou ce que l’on apprend en lisant Michel Pastoureau. L’historien spécialiste des couleurs publie son troisième beau livre consacré à cette passionnante étude. Après  "Bleu" et "Noir",  il revient avec "Vert", la plus ambivalente des couleurs.

 

Une chronique de Frédérique Bréhaut

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N’existe que ce qui est nommé. Ignoré des Grecs qui lui accordaient si peu d’importance qu’ils n’avaient pas de mots pour le désigner, le vert n’apparaît que tardivement dans la perception chromatique occidentale. Considéré comme une couleur barbare, le viridis latin peine à conquérir sa place.

 

Et lorsqu’il s’installe, sa position est (déjà) sujette à caution. Couleur préférée de Néron (qui n’est pas le plus vertueux des Césars), les vêtements verts choquent les anciens de la Rome impériale qui dénoncent son caractère tapageur.

 

Ainsi observé à travers les millénaires, de son absence sur les grottes de Lascaux à ses propriétés jugées apaisantes depuis deux siècles, couleur vénérée de l’Islam, le vert traverse une histoire tourmentée liée à son caractère instable. En effet, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, les peintres se plaignent de cette couleur difficile à travailler et les teinturiers se débattent longtemps avec les pigments délicats à fixer.

 

Les yeux verts

 

Couleur de la fougue juvénile mais aussi du désordre, emblème courtois auprès des chevaliers qui s’en parent, mais aussi référence du bestiaire démoniaque et des malfaisants, le vert oscille sans cesse sur la bascule des valeurs morales.

 

Au Moyen-Age, les yeux verts ont la sinistre réputation de trahir la part vénéneuse. A peine le vert est-il réhabilité en symbole de courtoisie, derechef, il dégringole au XIVème siècle au rang de couleur dangereuse. On l'associe à l’avarice (couleur de la table des changeurs), à l’envie. Sous l’influence de la Réforme, le vert devient couleur de papiste, donc déshonnête.

 

Si l’Antiquité lui prête des vertus médicinales (d’où les croix vertes des pharmacies), le Moyen-Age puis l'époque Moderne l'assimilent aussi aux poisons. Le vert est à la fois le mal et le remède.

 

Vert impérial

 

Quand au XVIIIe, on maîtrise enfin la couleur grâce au mélange du jaune et du bleu, le statut du vert change. Il devient positif. Couleur de la permission (« Donner le feu vert »), le vert se hisse au rang de couleur impériale sous Napoléon qui l'adorait au point d'exiger une décoration de cette teinte dans sa réclusion de Sainte-Hélène.

 

Grâce à Michel Pastoureau, le voyage est curieux. On apprend pourquoi le vert est maudit au théâtre et comment, deuxième couleur préférée derrière le bleu, le vert connaît une promotion positive, de Babar à Matisse, jusqu'à sa mission contemporaine de sauver la planète sous l'emblème de l'écologie. Lourde tâche pour une couleur.

 

« Vert, histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau. Seuil. 39 €. 

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Published by Frédérique Bréhaut - dans Critique littéraire
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