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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 11:10

Bonnaffé entre en scène, et la langue tangue. Dans « L’Oral et hardi », l’acteur interprète des textes du poète belge Jean-Pierre Verheggen.

 

Un compte-rendu d’Olivier Quelier

 

Il arrive par là où on ne l’attend pas, intervenant maladroit et gauche avec les mots. Noyé dans des expressions toutes faites, il n’est pas à la fête lui qui veut faire bonne impression… Pathétique et dérisoire, il en devient drolatique et jubilatoire. Le public rit, le ton est donné.

JBonnaffe XLambours04

Photo : © X. Lambours

Pendant près d’une heure et demie, Jacques Bonnaffé, diseur de bonne poésie, bateleur du langage, bonimenteur comme un arracheur de mots, devient le serviteur loyal de son compatriote du Nord Jean-Pierre Verheggen, dont il interprète et met en scène les textes dans ce spectacle intitulé « L’Oral et hardi ».

 

Orateur mi-politique mi-poétique, boxeur du verbe, lutteur de sue-mots, Bonnaffé nous embarque dans ses bringues littéraires, nous embringue dans sa barque à rôles. « Engagez-vous dans le langagement ! » qu’il nous lance de son Rimbaud Warrior. Les spectateurs plongent avec lui dans « les péchés de chair linguistiques », heureux de barboter dans une langue malaxée, triturée, tordue, dérangée, déglinguée, revisitée, revitalisée… Dans une langue jouissive, vivante et vibrante et bandante, bien fraîche et bien rouge. « Il avait raison, Artaud, dit Bonnaffé, c’est de la viande, la langue ».

 

Mise en bouche

 

Présentée en ouverture de saison l’an dernier par la Maison de la Poésie, « L’Oral et hardi » est une mise en bouche des textes de Jean-Pierre Verheggen. Jacques Bonnaffé continue de la promener en tournée à travers la France.

 

Jean-Pierre Verheggen est un poète belge né en 1942, auteur notamment du « Degré Zorro de l’écriture », « Artaud Rimbur », « Ridiculum vitae » ou « On n’est pas sérieux quand on a 117 ans ».

 

La prestation de Bonnaffé prend des allures de performance. Il fallait bien un acteur de cette envergure, exubérant et intimiste, pour porter les mots de Verheggen. C’est que Bonnaffé, qui a joué au cinéma sous la direction de Godard, Melville, Deville, Doillon ou Tacchela, passe une bonne part de son temps en compagnie des poètes. De lectures en spectacles, il est devenu le complice d’auteurs contemporains tels que Ludovic Janvier, André Velter et Jacques Darras…

 

Mots vifs, langue pâteuse

 

Au fil de son allocution, l’homme public tombe la veste, tombe le masque. Les mots restent vifs mais la langue devient pâteuse, se déliant derrière un bar. « On vous ment, tonne Bonnaffé, c’est pas du Verheggen ! ». Et pour cause, on entend, de-ci de-là, William Cliff, Baudelaire, Rimbaud et même, « ô long rêve errant dans une heure éphémère », la douce Marceline Desborde-Valmor… Mais attention, stipule l’acteur : « Verheggen, yes ; Verhaeren, no ! »

 

La poésie, c’est pas toujours gentil et, quand le vase déborde (comme disait Marceline…) certains en prennent pour leur sans-grade. Et pan dans le dentier de d’Ormesson, caricaturé en entarteur gauchiste (on peut toujours rêver!). Et re-pan dans les dentiers des académiciens, vingt cadavres debout qui réfléchissent à la définition du mot macchabée pendant que les vingt autres s’interrogent sur l’avenir du point-virgule…

 

Tir à vue sur les vers lents

 

Et tir à vue sur les slameurs, des mots atones et des vers lents

C’est bien beau de faire des rimes pour être dans le vent

Encore faut-il dépasser le niveau des enfants de 5 ans

La forme est séduisante mais le fond reste absent

 

Conseil de Jacques Bonnaffé : « Bossez d’arrache-pied, d’arrache-vers ! Parlez ! »

 

L’orateur termine sa prestation en athlète épuisé, peignoir et serviette jetée sur les épaules. Tout s’emballe, ce marathon des mots est suivi par des commentateurs sportifs. Bonnaffé se roule par terre, repasse la scène au ralenti, court, danse, s’affale, s’affole. Une dernière tirade, un petit air de musique et c’est terminé, fini… Les spectateurs quittent la salle ébahis, ébaubis, estourbis, éblouis, abasourdis. Un rien groggys.

 

Car comme le dit Jacques Bonnaffé, quelle que soit la puissance de l’œuvre de Verheggen, « il reste toujours à la faire entendre. La livrer sur scène ». Et quel meilleur passeur que cet homme-orchestre, faux étourdi et vrai érudit, qui hurle au monde : « Vive la poésie quand elle proclame la haine de la poésie affadie ! »

 

 

 

L’Oral et hardi, allocution poétique conçue, mise en scène et interprétée par Jacques Bonnaffé.

En représentation le 1er avril 2010 à 20h 30 à l’Onyx, 1 place Océane 44815 Saint-Herblain.

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Published by Olivier Quelier - dans Théâtre
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