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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 17:26

A Knockemstiff (Ohio) dans les années soixante, la part du diable est équitablement répartie entre cinglés et oubliés de Dieu. Âmes sensibles s'abstenir. Voilà un roman digne de tenter le cinéma des frères Coen.

Une chronique de Frédérique Bréhaut.
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Qu'est-ce qui les a fait basculer de l'autre côté? A quel moment les personnages de Donald Ray Pollock ont-ils perdu pied? En ce qui concerne Willard, on connaît la réponse. Les atrocités de la guerre de Corée l'ont à tout jamais abîmé. Rentré au pays, il a épousé Charlotte, une gentille fille avec laquelle il a eu un fils, Arvin.

Sans la maladie de Charlotte, Willard serait peut-être resté un simple original. Mais l'espoir d'obtenir la guérison de sa femme le pousse à tenter le diable, entraînant le jeune Arvin dans des rites écoeurants d'animaux sacrifiés. 

Roy et Théodore, prêcheurs vagabonds, ne valent guère mieux. L'un en chaise roulante, l'autre illuminé persuadé qu'il possède le don de ressusciter les morts, laissent peu de bons souvenirs sur leur passage. Crasseux, minables, ils oscillent entre roublardise et candeur benoîte. Chez Donald Ray Pollock, les simples d'esprit ne sont pas heureux. Au contraire. Une pauvre fille l'apprendra à ses dépens.

Une fouillle de l'Amérique rance

Entre Ohio et Virginie Occidentale, l'écrivain fouille une Amérique rance, effarante même lorsque l'on croise Sandy et Carl Henderson. Malheur aux auto-stoppeurs qu'ils cueillent sur la route. Ils deviendront des "modèles" dont les photos s'entasseront dans un carton sinistre.

Au royaume des damnés, nul salut n'est à espérer des autorités, à l'instar de Bodecker, shérif aussi véreux qu'une vieille planche pourrie ou du pasteur Teagardin, obsédé par les gamines qu'il entraîne dans les chemins creux.

La plupart des hommes de ce roman âpre trimballent un passé agité. Au mieux, ils assassinent par bêtise. Au pire, perdants rivés à leurs horizons bornés, ils sont les fruits corrompus d'une Amérique rurale tiraillée par la notion du péché et qui s'adonne dans l'ombre à des rites archaïques.

Avec son regard radical sur des personnages pris dans les chaînes de leurs frustrations, Donald Ray Pollock a l'envergure des ténors de la littérature américaine. Sa touche lyrique, qui laisse passer le peu de lumière admise entre des héros torturés, ajoute à ce roman fascinant.

"Le diable tout le temps", Donald Ray Pollock. Traduit de l'américain par Christophe Mercier. Albin Michel, collection Terres d'Amérique. 370 pages. 22 €.

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Published by Olivier Quelier - dans Critique littéraire
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