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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 14:39


Une chronique de Frédérique Bréhaut.


"J’en ai assez". Ce 14 juillet dans le Médoc, après 33 ans de vie commune, Mylena jette l’éponge. La formule est de circonstance lorsqu’il s’agit d’exprimer la lassitude d’une vie passée auprès d’un buveur invétéré.

 

Face à cette déclaration d’abandon, le narrateur, écrivain épuisé par l’alcool, sent venir le naufrage. Il est temps de sauver ce qui peut l’être, à commencer par l’estime de soi, de reconquérir l’amour de sa femme et le pardon de sa fille. Ironie de cette quête vers la sobriété, c’est dans les vignes où il accomplit un labeur harassant d’ouvrier agricole qu’il va chercher le remède à son mal. Entre le zinc du bistrot local et Pamela, Hortense ou Laurence, ces parcelles de crus bourgeois aux noms féminins, Eric Holder suit des hommes dévorés par leur passion, celle de l’ivresse désenchantée pour l’un, de la vigne pour l’autre. Le narrateur en quête d’un ring où assommer sa dépendance et le vigneron habitué à faire plier les hommes comme les ceps sous sa loi, nouent des rapports ombrageux.

 

"Bella Ciao" en atteste. Eric Holder est un écrivain précieux. En cette voix tenace, les existences trébuchantes aux trajectoires incertaines tiennent le plus attentif des interprètes. L’auteur de "L’homme de chevet", de "Mademoiselle Chambon" (bientôt au cinéma), de nouvelles vagabondes aussi, retrouve la fraternité des éclopés. Il y a du ravaudeur chez ce conteur capable de repérer les motifs les plus émouvants dans des vies effilochées. Ce don touche jusqu’aux seconds rôles, toujours magnifiques à l’image de Lizzy qui épuise sa vie à éviter le travail ou de Colette, si émouvante dans sa dégringolade.

 

Aussi précis lorsqu’il raconte les corps meurtris par la taille des carassons (piquets de vigne) qu’émouvant dans la lettre d’un père abîmé à sa fille, Eric Holder saisit avec la même justesse la nuance d’un cil changeant et les dégrisements. La grâce d’une écriture pour esquisser l’essentiel, ce qui chaque matin donne l’envie de commencer une nouvelle journée.

 

"Bella Ciao" par Eric Holder. Seuil. 147 pages. 16 €.

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Published by Frédérique Bréhaut - dans Critique littéraire
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